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Une violente tempête, des moines étranges, des morts suspectes, une troupe de théâtre, un ours, une fenêtre qui n’existe pas et pour couronner le tout voici que notre Juge favori est enrhumé… tout ceci pourrait être pire me direz-vous… certes mais lorsqu’on sait que l’aventure va se dérouler de nuit dans un monastère hanté… il est temps de fermer les volets, de faire chauffée l’eau pour le thé, de remonter les couvertures.

Magistral ! Sans doute le roman le plus connu de la série des enquêtes du juge Ti est pour cause ce roman est magistral ! Après une nouvelle de haute tenue, la barre était haute, et pourtant à peine quelques pages de cette enquête tournées que nous  avons tout oublié des atours de cette dernière (peut être est-ce un peu facile et pathos comme sensation, n’empêche, j’ai eu du mal à me remettre du choc que fut la lecture de ce roman).

Nous sommes ici face à un écrit qui risque de rester trop longtemps au rayon « populaire » des études littéraires (donc dans la para-littérature, bref dans le « c’est pas cool, ça tâche ») et dans le rayon « policier » des librairies (comprendre ici « lecture pour l’été ou pour prof de français.histoire en mal de sensation » [vu mon travail : je n’ai rien contre, mais ça reste « segmentant » comme on dit]). C’est bien dommage, car à la suite de l’étude souvent fastidieuse d’un Racine ou d’un Corneille en classe (ou pour soi) il faudrait faire lire cet ouvrage. Car, oui, Gulik respect ici les fameuses règles du théâtre classique.

L’unité de lieu, le titre même nous la donne, amis lecteurs vous aurez droit à la visite exhaustive du dit monastère. Le héros (et son fidèle Tao Gan) va l’arpenter dans tous les sens, jamais on n’en sortira. De plus, l’auteur veille à rendre l’endroit oppressant, rien n’est bien éclairé, le jeu d’ombre et de lumière combiné au maquillage outrancier des acteurs et à la fatigue de la situation rendent les rencontres sous un jour blafard et inquiétant, aucune pièce ne semble spacieuse, les couloirs sont étroits, on se perd dans les coursives (et les plans n’aident pas), les escaliers semblent ne mener qu’à d’autres escaliers plus poussiéreux et dangereux encore. Un véritable régal pour amateur de lieu hanté. D’autant, que Gulik connait son affaire, nous ne sommes pas dans un récit d’héroïc fantasy, il ne surgit pas des sorcières ou des fantômes à la Tsui Hark aux coins des pages, s’il distille quelques éléments fantastiques, c’est au compte goutte et pour renforcer le malaise du héros et du lecteur.  Ce point est non seulement respecté (on a plus l’impression de tourner en rond dans un labyrinthe que de changer de place) mais c’est l’élément central du récit. Le monastère est ténébreux à souhait, surtout sous une pluie d’orage, impénétrable, il va falloir du courage (et de bons mollets) pour en percer les mystères qu’ils renferment.

L’unité de temps, l’histoire débute à la nuit tombée lors d’une tempête pour se terminer à l’aube naissante. Entre un Racine tatillon (il aurait aimé que ses drames se déroulent sur un temps égal à celui de la représentation, si je ne m’abuse) et un Corneille plus souple (la merveilleuse « illusion comique » est plus souple de ce point de vu), l’enquête prend ici place sur une dizaine d’heures (avec une ingénieuse ellipse en son sein). Cela renforce idéalement la densité du récit et l’urgence de la résolution. Les catastrophes s’enchaînent, tandis que les héros semblent errer au hasard dans un dédale sans fin.  Procédé évident dans les récits d’horreurs et policiers, mais trop souvent utilisé comme semble prétexte à l’aspect précipité et désorganiser de la situation. Ici, cela va à l’encontre des habitudes du Juge Ti qui aime à prendre son temps pour réfléchir sans avoir à courir partout, rendant l’atmosphère plus fébrile encore.

L’unité d’action, est souvent la plus négligé dans les romans tant il est difficile de créer un bon roman sans ressentir l’appel de la digression. Autant les romans de gare ont tendance à être directs et efficaces concernant leur approche narrative (ce n’est pas un mal), autant d’autres ont vite tendance à trop en faire en créant une foultitude de personnages ou de situations inutiles… ce défaut parait plus flagrant encore dans les productions cinématographiques où bien souvent les effets de manches dissimulent des grossièretés scénaristiques. Au vu des précédentes enquêtes, cette unité semble la plus irréalisable, il n’en est rien. Gulik, parvient à faire vivre une dizaine de personnages, à leur donner des caractères, des buts, du sens, des intentions… et à lier tout ce petit monde à un seul et même fil conducteur. En prenant comme appuie les errances et mésaventures de son héros, il peut ajouter la touche de hasard et de coïncidence nécessaire à une telle entreprise. Car, ne l’oublions pas un roman mettant en scène le juge Ti doit contenir trois enquêtes, parvenir à les relier entre elles sans que le procédé ne soit trop grossier a du demander une planification hors paire. Tout s’enchaîne à merveille, les problèmes se résolvent naturellement, les situations s’imbriquent sans heurts, pour notre plus grand plaisir. Cela apporte d’ailleurs un contrepoint bienvenu à la densité imposée par le temps et le lieu, c’est la présence des mystères qui assurent la cohérence et le maintien des pérégrinations du juge. Et, comme cela se doit, la première énigme sera la dernière résolue.

Tout cela est très bien, mais pourquoi devrait on s’extasier autant sur ce qui parait n’être qu’un exercice de style ?

Tout d’abord parce que cet « exercice de style » n’apparait comme tel qu’au jour d’une culture populaire plus élargie qu’avant, à l’époque il s’agit d’un mélange assez inédit. Ensuite, si cette utilisation est souvent mise en avant par les amateurs des enquêtes du juge Ti, cela ne la rend pas pour autant « décelable ». Gulik est un bon écrivain, en cela que la technique ne prend jamais le pas sur l’histoire qu’il raconte. Les procédés théâtraux présents ici, le sont pour être au service de l’intrigue, pas l’inverse. Il est arrivé à un stade de sa série où il peut se permettre de faire vivre des aventures plus « hors normes » à son personnage sans crainte de perdre son public mais surtout pour lui donner une dimension nouvelle. Ce télescopage de Ti avec un univers clos et mystique, le sort de ses habitudes. Ainsi, s’il n’en demeure pas moins un magistrat rendant et incarnant la justice, il va ici plus se livrer qu’à son habitude. On connaître quelques détails sur sa vie privée, sur sa conception du mariage, sur la morale (avec un superbe passage sur les choix amoureux de chacun), sur sa façon de ne pas sembler écouter son interlocuteur pour ensuite donner un avis contraire à un lecteur surpris.  Autant d’éléments importants, qui à la fois rendent le personnage plus proche/intime du lecteur et le confortent dans sa position.

Il n’est jamais évident de creuser à ce point un personnage, sans commencer à en fissurer les fondations.

Peut être plus important encore,  si jusque là le héros clamé un confucianisme moralisateur et paternaliste, c’est surtout son pragmatisme et son sens de la justice qui prenaient le dessus sur ses croyances profondes… ce n’est plus le cas ! Ouvertement Ti se montre réfractaire au taoïsme et vraiment hostile vis-à-vis du bouddhisme, ce qui est une bonne chose !

D’une part parce que cela va dans le sens d’un caractère plus complexe qu’il n’y parait et ne reposant pas uniquement sur des idéaux de perfection, inutile de vous dire à quel point cela le rend encore plus intéressant. D’autre part, cela flanque un énorme coup de pied en plein dans la tête de nos préjugés de lecteurs (occidentaux) modernes. Bien souvent confucianisme, taoisme, bouddhisme et autres sont montrés du doigt soient comme des chinoiseries, soient comme une bouillabaisse foutoire dans laquelle on peut s’extasier de la « sagesse ancestrale chinoise » ou au contraire dénoncer le sectarisme etc etc. En donnant aux croyances religieuses, et à leur influence politique, une place importante dans son ouvrage Gulik nous ouvre les yeux sur la réalité de la situation (du moins à l’époque) nous permettant de cerner un peu mieux les tenants et les aboutissants de telles relations.

Les autres personnages ne sont pas oubliés, bien au contraire, puisqu’eux aussi seront sources de bien des mystères et donneront lieux à des rencontres saisissantes et des dénouements parfois inattendues. Là encore, si une dose de chance est au rendez-vous, il convient de remarquer que Gulik les dotes d’un passé souvent fouillé et tâche de leur écrire un futur. De plus, la troupe de théâtre donne lieu à un jeu de faux semblant, de masque, de déguisement usité avec parcimonie et savoir faire par l’auteur. Plus encore qu’auparavant Tao Gan saura se révéler indispensable à son maître, disposant de biens des ressources, nécessitant pas à donner son avis et nous en disant un peu plus sur son mode de pensée.

Le rythme de l’enquête est, on s’en doute, rapide, presque essoufflant tant il nous tient en haleine, d’une densité rare. Il faut se rendre compte que non seulement tout cela est présent, construit, planifié, géré, mis en place avec patience ; mais en prime on ne s’ennuie pas et sur moins de deux cents pages ! Il y a là un savoir faire littéraire indéniable.

Pour finir, on remarque que pour donner plus de poids à l’aspect tragique de son récit Gulik ne cherche pas à éviter les drames et le sang ; toutefois on reproche bien souvent (trop à mon goût) à ce genre d’ouvrage de ne pas être à la « hauteur » des considérations des classiques, or ce court volume contient des éléments de morale (qui sont loin d’être des artifices pour l’occasion) et surtout une réflexion finale sur la justice divine (immanente) qui laisse pantois et amène le lecteur  à se poser des questions de fond.

Ainsi, si vous voulez savoir si Ti y boit plus de thé que d’habitude (oh que oui !) et surtout s’il parviendra à guérir son méchant rhume… précipitez-vous !

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