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Vous reprendrez bien une tasse de thé ? Petite question anodine et « so british » dans le cadre d’un Agatha Christie, une telle évidence pour notre ami le juge que l’on finit pas avoir envie d’en boire autant que lui. Il est temps de nous replonger dans les enquêtes passionnantes qui émaillent la vie de ce bon juge.

 

Le matin du singe est une nouvelle, il n’y a donc pas de plusieurs mystères à résoudre, mais une seule et mê… en fait, pas du tout ! S’il y a bien un mystère premier, un gibbon qui « donne » une bague de grande valeur au juge, très vite l’intrigue va emprunter de nombreux chemins, pour se révéler bien plus complexe qu’il n’y parait. Cette nouvelle (presqu’une novela au vu de sa taille) va nous tenir en haleine avec un lot de péripéties et de personnages haut en couleurs (comme souvent).

Ti est désormais installé, à Han Yuan lieu de la dernière enquête du premier volume, il l’est aussi dans l’imaginaire du lecteur, continuer à en parfaire le portrait reviendrait à trop en faire, il perdrait de sa crédibilité. C’est sans doute pourquoi Van Gulik choisit de laisser agir le nouvel acolyte du juge : Tao Gan. C’est aussi un moyen pour lui de faire ses preuves. On retrouve ici un schéma que l’auteur affectionne particulièrement : un juge inflexible, pensif, à l’écoute, apte à s’emporter mais qui bouge peu, qui donne des ordres, sait se reposer sur ses hommes… et qui, au final, livre ses déductions avec une pointe de satisfaction. Dans le même temps, comme tout bon homme de confiance, Tao Gan aura à cœur de bien faire et saura faire preuve d’inventivité, tout en échafaudant des hypothèses sur les tenants et aboutissants de l’enquête.  Si je vous dis qu’on retrouve en prime une jolie jeune fille au caractère bien trempé dont il faudra prendre soin, pas de doute : nous sommes en terrain connu. Au fil des histoires le Ti a de plus en plus incarné la justice, s’il s’est déjà battu à l’épée et prouver sa valeur sur le terrain, il parait de plus en plus assis, buvant du thé tout en se lissant la barbe. Cet aspect contemplatif, a mis du temps à s’installer, mais ce récit nous montre sa valeur.

Plus encore qu’à l’accoutumée, le juge parvient à saisir le fin mot de l’histoire, alors qu’il parait ne pas avoir bougé de chez lui (on sait que ce n’est pas le cas, mais on ne le voit pas « en action »). Si le croustillant de l’intrigue est laissé à son homme de main, il lui revient la charge de collecter les témoignages de chacun et de comprendre le bon déroulement des choses. Gulik construit alors une intrigue à double fond.

D’un côté la succession de rebondissements plonge le lecteur dans une histoire rocambolesque. On suit avec passion un banal fait divers débouchant sur : meurtre, violence, trafic et histoire d’amour… , car le récit est très dense. Le sens de la formule de l’auteur fait mouche, il brosse un personnage en quelques traits bien sentis, liant son aspect physique à sa moralité, pour en déduire des parallèles criants de vérité ou bien encore pour nous prendre à contrepied ; ce qui lui permet de s’attarder sur les actions et les témoignages, donnant du rythme à l’histoire, nous laissant à peine le temps de suivre le fil narratif.

De l’autre, en arrière plan, il propose une thématique de fond plus subtile et morale. Comme à son ordinaire, le juge se montre intraitable, veillant à rendre la justice en son âme et conscience, suivant des principes rigoureux et pragmatiques. Or, le début de l’histoire le montre soucieux, en proie à un caractère plus sombre que d’ordinaire. Ce qui va permettre à Gulik de mettre en avant l’aspect profondément confucianiste de son personnage. Face à ce qu’il analyse comme étant un excès, un ton de voix inapproprié en l’occurrence, Ti se reprend aussitôt, va jusqu’à se sermonner, pour aussitôt reprendre les gestes et habitudes de sa fonction. Cette petite scène aura une grande importance à la fin du récit (à la toute dernière phrases pour être précis), d’autant qu’elle sera mise en étroite relation avec le comportement de Tao Gan. Sans être un rebondissement de dernier minute, cela ne nous apprend rien d’autre que la complexité des motivations et paradoxes internes du juge ce qui est faible en terme d’intrigue mais capital en terme psychologique, cet élément montre à quel point Gulik prend son travail au sérieux.

Trop souvent les récits policiers, surtout les enquêtes ne s’engageant pas sur le chemin du thriller, sont relégués dans différentes catégories, les historiques devant avoir le bon goût, au choix : d’être délicieusement anachroniques à la grande joie du lecteur pimpant et sautillant ; précises, documentées permettant à l’amateur « d’apprendre des choses ». Or, tout érudit qu’il soit l’auteur n’en prend pas moins du plaisir à écrire ses aventures. Cette série, et cette nouvelle le prouve (si besoin en était), n’est pas un exercice de style pour se détendre après un brunch, ou une facétie passagère pour amuser ses amis (pendant le dit brunch). C’est un travail rigoureux, complexe et, n’en doutons pas, beau !

L’intrigue est ficelée de belle manière, le rythme est parfait, les personnages sont autant de figures de feux d’artifices et le dénouement fond en bouche comme un entremet divin. Il s’agit véritablement d’un petit bijou que ce matin du singe.

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