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Lorsque vous vous attaquez à des livres « neutres » en termes d’humour, il arrive parfois qu’en tant que chroniqueur vous vous sentiez d’humeur au galvaudage, aux jeux de mots faciles, à la facétie. C’est parfois de bon augure, parfois idiot, parfois mal fait… mais c’est surtout un piège si vous avez le malheur de vous lancer dans cette voie alors que vous vous attaquez à un Pratchett ; car vous serez, dans tous les cas, en deçà du niveau du maître. De la même manière, ne parler que des traits d’esprit de l’ouvrage (dans le genre je cite les meilleures phrases ou les situations les plus cocasses) reviendrait à l’amputer de la moitié de son contenu. Le mieux est donc de ne pas trop vous mouillez et de notifier ce qui vous a le plus enivré dans ce volume précis.

Car comme pour chaque opus de la série des « Annales du Disque Monde » La Vérité est le préféré d’un certain nombre de lecteurs, et le moins aimé d’autres. Chose courante dans ce genre de situation me direz vous, certes, mais si vous lisez ce texte c’est qu’il y a de grandes chances que vous ayez déjà mis le doigt dans l’engrenage, que des termes comme « Ook » vous tire plus qu’un haussement de sourcil d’étonnement, à partir de ce moment là chaque signet écrit par Sir Terry Pratchett est pour vous une dose de génie pur, nécessaire à votre équilibre mental. Le propos n’est jamais de préciser si ce volume est « bon » ou « mauvais », mais qu’elle dose il va nous délivrer.

Nous sommes ici dans la branche « révolution industrielle » du cycle, l’auteur y explore les grandes inventions populaires qui ont marqué le siècle. Après le cinéma (les zinzins d’Olive Oued), voici venir : les journaux.  Comme souvent nous allons assister à la naissance, l’engouement et la « chute » de la thématique explorer, un moyen sûr pour permettre des clins d’œil, des anachronismes, des paradoxes, des situations improbables… bref des perspectives de réjouissances et de réflexions. En parallèle nous suivrons une conspiration visant rien moins que le Praticien Vétérini, de quoi mettre un soupçon de romanesque dans l’intrigue (ou une pincée d’intrigance dans le roman… )

L’avènement du journal papier quotidien, va connaître un engouement. Très vite deux camps vont s’opposer : ceux attirés par l’argent, ceux attirés par le journalisme. Cette distinction manichéenne est souvent présente chez Terry,  porteuse efficace à défaut d’être élégante cette méthode permet de faire vivre la thématique de façon populaire sans s’engouffrer dans des considérations fumeuses. Le  « dehors » de la confrontation est affaire de volonté, de vengeance ou plus souvent, comme ici, de sacerdoce. Le héros voit qu’il peut toucher des gens, les informer, faire que le terme de communauté est plus de sens dans une ville rongée par l’impersonnalité ; il gagne de l’argent en faisant cela, il compte le mériter. Ainsi, ce n’est pas tant l’invention qui est porteuse du mal, mais, comme toujours, l’utilisation que l’on en fait. Le germe de l’avidité née à la fois de la facilité (aller au plus vite) et d’une forme de naïveté (pour ne pas dire d’idiotie) de la part du public. En séparant deux formes de parution : la sérieuse et la presse poubelle. Pratchett pointe du doigt une réalité  que l’on néglige, le journalisme d’investigation réclame des compétences proches de celles d’un enquêteur de police, la curiosité, le sans gène et le sens de la communication en plus ; ce qui explique sans doute pourquoi on peut trouver le héros de ce tome un peu faible, voire à la limite de la transparence tant le fait de posséder ces qualités (là manière dont il y parvient à comprendre la scène du crime est proche, pour ne pas dire similaire, de celle de l’équipe de police locale) ne le rend pas significativement « plus fort » que des personnages déjà présents dans la série. Toutefois, en le créant si proche de la police, l’auteur cherche également à nous mettre en avant ce qui l’en distingue : l’écoute attentive. En effet, Guillaume cherche de bonnes histoires, mieux encore de bonnes histoires : vraies ! Comme la vérité est dans les détails, il se doit donc de vérifier ses sources, d’être attentif, d’être dans le vrai. On trouve ainsi, plus que des méthodes, l’éthique.  La « vérité » n’est pas juste le titre du volume, c’est l’élément qui fait la différence entre un bon et un mauvais journaliste. Or  en partant du principe que les mensonges ont le temps de faire le tour du monde avant même que la vérité n’est eu le temps d’enfiler ses chaussures (petite phrase en forme de ritournelle qui revient plusieurs fois dans l’ouvrage) Terry montre bien que raconter une histoire est une chose facile, si l’histoire est simple (rapporter le fait qu’un homme a perdu sa montre par exemple) mais si on complique un peu les choses il va falloir du temps. Comme ce temps va à l’encontre de la notion de bénéfice, pourquoi ne pas inventer, publier puis vendre des mensonges, surtout s’ils se vendent mieux que les reportages d’investigations.

A ce stade l’erreur serait de croire que le livre traite de la vérité comme d’un objet palpable, comme de quelque chose de mesurable. Pratchett est trop intelligent pour se laisser embarquer sur ce terrain là. La vérité est ici un crédo, une quête (un thème qu’il apprécie), un but à atteindre en tachant de ne pas trop perdre de plume, ni vendre son âme au passage (ce qui sera difficile, mais je ne vous dévoile pas tout). Non le « vrai » thème du livre est bien l’illusion.

Le personnage le plus ouvertement comique du tome est Otto, un vampire photographe allergique à la lumière… et donc à son flash ! Au-delà de son apport comique (énorme !) c’est par son biais que l’on découvre la « lumière noir », l’anti-thèse réelle de la lumière, qui n’est pas le noir, mais une forme de lumière inversée. A ce titre le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais l’illusion. Car s’il est connu et reconnu, le mensonge peut être joli, sympathique, anodin… c’est une tout autre histoire s’il est camouflé derrière le une façade de vérité. Et, comme on se plait à croire en la magie en regardant l’illusionniste, on achète, on croit, on répète les mensonges divulgués par la presse poubelle, car on veut que la vérité soit aussi facile que cela, on veut faire partie du monde.

Propos d’autant plus intéressant puisqu’il amène une réflexion sur le fait qu’une « nouvelle » chassant l’autre dans cette optique mercantile, bientôt l’oubli et la désinformation prendront le pas sur l’Histoire, la réflexion et le contact humain. Point de vu que Terry abordera dans « timbré ».

Cette bataille de l’information, de la confusion qui peut exister autour de la notion de Vérité au sens d’élément certifié exact pour le lecteur, s’effectue (on s’en doute) dans un joyeux bordel. Encore une fois on ne peut que s’incliner devant la capacité qu’à Pratchett à faire vivre un monde mais aussi les êtres qui le composent. Même le pastiche de Larry King existe en dehors des références à son modèle, ce qui n’est pas une mince affaire. Les réflexions que proposent l’auteur ne sont pas sa préoccupation première. Même Guillaume, le premier concerné, n’en prend conscience qu’au fur et à mesure des péripéties qu’il rencontre (et encore faut-il qu’on lui pose la question). Terry ne s’efforce pas de construire une théorie complexe, ou même à créer des personnages spécialement pour l’occasion (même si bien évidemment leur caractère les rend perméables aux préoccupations du sujet principal). Il met en place une intrigue, des envies et les faits vivre le mieux possible. C’est ce qui le rend proche des bons auteurs et éloignés des mauvais (surtout de fantasy) son monde est composite, foutoir, patchworkien, improbable, décalé, pragmatique… vivant. Une évidence, que l’on oublie de mettre en avant sous couvert du « c’est le Xième tome de la série, donc c’est cohérent parce que sinon ça ne se vendrait pas » ou « c’est drôle… donc on pardonne certaines approximations »… alors qu’il s’agit surtout d’un imaginaire hyper fertile, qui s’offre le terreau conceptuel complexe, nécessaire à son émergence.

A ce titre l’intrigue de « la vérité » en est un exemple probant. On sait qui sont les méchants, on devine qui sont leurs commanditaires, on sait où tout cela va finir… un dehors assimilable par le lecteur, qui risquerait de tomber dans l’ennuie si… il n’y avait pas une folie constante dans la vitalité qu’injecte Pratchett dans ces personnages. De l’allure physique au langage, en passant par leur goût culturel… autant d’éléments (et plein d’autres) qui s’ancrent sur la trame narrative, pour mieux affirmer leurs personnalités (et quelles personnalités !)

Bien évidemment je me suis attardé ici sur l’aspect le plus évident de l’opus, à savoir une certaine vision du journalisme d’investigation, sur sa recherche complexe, longue et forcément infructueuse de la vérité. Il aurait tout aussi intéressant de s’attarder sur la construction des personnages, notamment des méchants de l’histoire ; sur les détails croustillants que sait faire naître (et vivre encore une fois) Terry, par exemple les nouveaux liens entre Vimaire et le Praticien…j’aurais encore pu vous parler du racisme, vu par l’auteur.. mais… comme d’ordinaire, je n’aime pas trop en dire

Bref, si vous ne connaissez pas la série, je préconise toujours de commencer par « au guet » .

Si vous connaissez déjà, vous n’avez pas besoin de mon opinion.

D’autre part, je lis la série en anglais mais je conseille vivement le travail génial du traducteur M Couton !

Et je n’écoute pas de musique pendant cette lecture, mais je vous conseille de visiter le meilleur site francophone sur le sujet : le vademecum.

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