Mots-clefs

, , , , , ,

Ha ! Monsieur Boyer. A la manière de Francis Lacassin et de quelques autres, vous êtes un aiguilleur de parcours littéraire. Bien plus que cela mêlant passion, travail, talent, intelligence, perspicacité et humilité vous travaillez entre l’ombre du grand public et la lumière de votre domaine d’expertise. Il faudrait être Évhémère pour rendre une image fidèle (et divine) de vous (bien que je n’ai pas la chance de vous connaître personnellement) et de votre travail.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas (encore) Monsieur Régis Boyer il s’agit de l’un des spécialistes mondiaux de la littérature et de la culture nordique (Scandinave, Islandaise et j’en passe). Il est, entre autres choses tout aussi passionnantes, le responsable du volume des sagas islandaises de la collection Pléiade.

Si on vous dit « saga islandaise » déjà vous imaginez un texte épique avec des trolls, des dragons, des légendes, des héros, des armes enchantés, des dieux sur fond de symbolisme médiéval ; une forme d’introduction au seigneur des anneaux, le roi Arthur version nordique et buriné ; ou un long poème en norrois aux images obscures, à la prosodie incompréhensible, à la traduction corsée, le tout arrosé de généalogie incompréhensible. Si vous faîtes partis des premiers imaginatifs de service, il va être temps pour vous de passer votre chemin.

Parfois au détour d’un magazine, d’un blog, d’une émission de télé, d’une critique… on vous dit que la lecture d’un roman est dure, rêche, aride ; ce qui vous laisse entrevoir un monde difficile d’accès, âpre, un paradis pour la rocaille de l’âme, le genre d’endroit où il faut fouiner pour dénicher quelques fleurs en valant la peine (je ne fais pas allusion ici aux ouvrages spécialisés, aux thèses ou à Kant… je reste dans le cadre de la littérature fictionnelle).  De fait il est difficile de vous prévenir sur les dangers que vous courraient, car vous pensez sans doute être à l’abri de ce genre d’expérience (enfin d’expérimentation plutôt vu que vous aurez l’impression d’être un cobaye).

Pour les connaisseurs (et forcément amateur) : souvenez-vous des errances généalogiques et des personnages partageant le même prénom du « cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez, une fois que vous êtes installés dans ce fauteuil ne vous inquiétez pas le petit « clic » c’est juste la ceinture de sécurité qui se bloque afin d’évitez que vous tombiez trop brutalement lors des premiers grands huit. Parce que le génie erratique de Marquez se voit compacté  brutalement, écrasé à coup de pelle, asséché de toutes possibilités créatrices. A peine découvrez-vous votre première saga, que le ton est donné : vous ne reconnaîtrez aucun prénom, plusieurs personnages porte le même, les noms des lieux sont totalement imprononçable et impossible à encoder tant votre mémoire va être saturée comme un disque dur 1giga découvrant le téléchargement haut débit aux mains d’un adolescent féru d’onanisme et puis, surtout, vous allez devoir engranger la… que dis-je là ? LES généalogies des familles des principaux protagonistes sur trois ou quatre générations. De là, si vous n’avez pas monsieur Boyer sous la main c’est que vous êtes un pervers à côté duquel un amateur de babybel au tourteau lors d’une canicule passe pour être saint d’esprit.

Cette, prestigieuse, collection est connue pour ses spécialistes de la spécialité, toutefois il faut bien admettre qu’ils ne sont pas tous d’une clarté limpide (pour reprendre la formulation bancale d’un de mes anciens profs de fac). Je n’ai pas souvenir d’avoir mieux abordé Platon grâce à Léon Robin et l’intro du tome 1 du livre du Graal me laisse encore un petit goût de torticolis cognitif (entre truisme et références bibliques peu explicites). Il faut donc reconnaître à monsieur Boyer de savoir manier le Caterpillar culturel nécessaire pour balayer nos a priori tout autant qu’une plume tremper dans l’encre de la passion communicative.

Parce que figurez-vous qu’une fois passer le tribut douanier pour ancêtre en mal de reconnaissance,  tout ne devient pas plus simple. Les Islandais (de l’époque mais pas uniquement) cultivent un penchant certain pour les changements brutaux. Il faut dire que de part chez eux on ne peut pas dire que les conditions de vie sont les plus paisibles du monde, qu’il leur faut à la fois s’installer, faire prospérer leur terre et leur famille, hiverner tout en ne négligeant pas de piller les terres voisines ou d’aller jouer les mercenaires, les aventuriers ou les découvreurs.  De là, souvent depuis la Norvège, ce peuple a su forger une culture forte, massive, inaltérable oscillant entre coup de tête avec casque en fer forgé et ironie mordante. Leur sens de la justice est droit et complexe. Droit car il faut des principes fondateurs indiscutables, pour vous prendre un exemple : dans l’une des saga le héros est banni de la communauté, air connu si ce n’est qu’ici cela signifie qu’il perd tous ses droits, que lui venir en aide est un crime et qu’on peut le tuer à vu sans aucune somation… de quoi vous coller les miquettes (bien évidemment à ce stade, il y a de grandes chances pour qu’en prime vous ayez quelques ennemis à votre poursuite, sinon ça serait trop simple). Complexe, car des traits  comme la roublardise ou la rouerie peuvent être portés aux nues, en effet si vous parvenez à berner quelqu’un avec ingéniosité et savoir faire, vos talents seront reconnus par la communauté. Bien évidemment cela ne vous vaudra aucune protection et comme la loi du talion est du genre à faire passer le second amendement américain pour un alinéa à la codification des amateurs d’Hello Kitty, les vengeances sont monnaies courantes (puis les vendettas en représailles de ces vengeances, puis une riposte pour etc etc). Et tandis que les considérations de moral ou d’honneur donnent lieu à des enchevêtrements sibyllins, il est toujours possible de se faire couper en deux au coin d’un bois et que cette action s’étale sur deux lignes. Ces contrepoints rythmiques sont à mettre en parallèle avec un esprit d’à propos et une poétique très affutés.

De prime abord on pourrait s’attendre à un peuple alexithymique, aveugle à ses propres émotions, entrain d’ourdir et de comploter au creux de l’hiver les pires félonies. Il n’en est rien, leur monde est peuplée d’une magie diaphane mais bien présente, de comportement impérieux (faire honneur à son rang, à sa famille, ne pas trahir un serment au péril de sa vie etc) les discussions sans fin, les pourparlers n’ont que peu de prises, la survie tient donc à une prise de recul cinglante, à un humour marbré de sagesse et à un art poétique tout en ciselure et en équivoque. Cela semble logique, pour qu’il y ait culture et que ces histoires se soient transmises de génération en génération, il ne s’agissait pas uniquement d’un registre nominatif imbuvable sur fond de vengeances à répétition, que la rocaille dissimule des fleurs colorées. Mais cette logique pour évidente qu’elle paraisse ne s’impose jamais au lecteur, sans monsieur Boyer les subtilités nous passeraient bien vite au-dessus de la tête. Au fil des pages se noue alors des drames complexes et poignants, tout un monde inconnu est à notre portée sans que l’on est besoin de passer par des clichés.

Personnellement, au fil des lectures, je suis devenu sensible à la notion de destin que portent ces récits. De quelle manière les personnages peuvent accepter les pires malheurs du monde sans que jamais on ne tombe dans une forme de défaitisme passif. Dans le même temps, je reste intrigué et surpris par un sens de la moral qui continue de me paraître fluctuent, voir parfois hasardeux mais qui finit toujours par faire sens. De fait, lire une saga est un exercice qui repose sur des passages obligés (vous n’échapperez pas aux noms tordus et à la généalogie sadique) mais également sur un sens mesuré de l’à propos et du narratif (il y a beaucoup de rebondissements et une intelligence rare dans les comportements psychologique).

Si l’on note que la période historique correspondant à une vague de catholicisme, on peut mesure l’érudition nécessaire à l’entreprise de Régis (oui à force de lecture nous sommes devenus des intimes), et pourtant tout parait limpide.

Alors les sagas islandaises reste une lecture de type : traversée du désert à la recherche de maître Eckhart et de Théodore Monod, tout en comptant et calibrant les grains de sable pour un marchand de sabliers en gros. Ça peut faire bien dans une bibliothèque ou à citer dans une conversation (quoi que je connaisse peu d’hipster se revendiquant de ce genre de contre culture là), ça peut alimenter l’espace « culture du monde » de votre image sociale, mais en aucun cas vous ne pouvez lire ça au coin du feu à un groupe d’amis pour les émerveiller (ou alors ils ont garés leur drakkar pas loin).

Reste qu’à l’instar des écrits d’Henry de Monfreid, il s’agit là d’un de mes livres de chevet.

Publicités