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Roland Wagner, à l’image de son personnage le plus connu Temple Sacré de l’Aube Radieuse (dit « Tem »), est passé beaucoup trop inaperçu dans le paysage littéraire (culturel). Wagner sera sans doute derrière son homonyme (un obscur musicien allemand) aux yeux de la postérité pendant quelques années encore, mais nul doute que son talent sera reconnu à sa juste valeur (j’espère juste être encore vivant au moment de sa publication dans la Pléiade [qui aura la bonne idée de conserver les illustrations de Caza ]), lorsqu’enfin le monde aura lu, compris et admis son message de paix.

L’auteur venant de décéder, nous aurons droit au vide habituel (surtout qu’il a eu la mauvaise idée de perdre la vie alors que seul semble compter le tableau des médailles en cette période de jeux olympiques, forcément parler de la mort d’un écrivain… français… de science-fiction… talentueux… cela risque de faire tache dans le panorama !), ou à une gentille -et sincère n’en doutons pas !- nécrologie mettant en avant le talent (récompensé à de multiples reprises) et l’humanisme de l’artiste. Seulement voilà : on oublie que ce monsieur était un écrivain professionnel, qu’il gagnait sa vie par des contrats, notamment avec les séries de Jimmy Guieu. Wagner incarne une réalité que l’on occulte trop souvent. S’il est toujours de bon ton de définir les genres, de dire ce qui est et ce qui n’est pas de la Littérature, de défendre des définitions, des auteurs, la légitimité de courant artistiques, il est un point sur lequel beaucoup des défenseurs de chapelles se retrouvent : il existe une « littérature-poubelle ». Des romans à l’eau de rose, aux clichés érotiques déguisés en récit d’espionnage en passant par (donc) la science fiction grand guignol… nous ne sommes plus dans l’Art messieurs dames, nous sommes dans l’animation de la soirée des 90 ans de votre mamie favorite par DJRouen, dans le tableau de tata Cléontine représentant son chien, dans le concours d’engloutissement de crêpes pour la fête du village. De cet état des choses, de ce jugement global qui nous permet de nous moquer de toutes productions «artisano-localo-naze », tout en trouvant « touchant.choupinou.attendrissante » l’écharpe tricotée par mémé, le poème de l’ado qui traîne toujours dans nos pattes, l’impro guitare youtubesque de votre père en pleine crise de la quarantaine… de cela on ne parle jamais. Car personne ne veut s’aventurer dans la fange boueuse de ce genre de considération. Alors on continue d’abreuver le gentil peuple d’émissions « populaires » basées sur la nostalgie des « années yéyé » (ou autre(s)) possédant son gentil récapitulatif noir et blanc de trois minutes sur les Beatles et ses 45 minutes de rétrospectives sur le djoni national… tandis que les vrais amateurs de musique, ceux qui s’étripent à savoir qui sont les meilleurs Beatles, Who, Rolling stones, Hendrix, le Jazz… (en fait c’est Peter Green)… les uns s’enferment dans leurs certitudes, les autres sont contents de se contenter… tout le monde consomme. Cette digression ne finit pas musicalement pour rien, car au milieu de tout cela, il existe des personnalités qui se foutent des limites, des engueulades… (- il existe) Nino Ferrer par exemple : connus par des millions de personnes pour « Gaston », vénéré (surtout le jour de son suicide) par d’autres pour « Métronomie » (ou quelques autres pépites)…  Et si on élargit le regard, on pourrait parler de Tati. Il est des artistes besogneux, leur art ou leur démarche ne valent pas mieux mais bien souvent ils nous prennent par la main des sentiments et ne la lâche plus (vos goûts changent et se peaufinent alors que vous vieillissez, mais certains restent irréductibles sans qu’une once de nostalgie ne serve d’antirouille). Avant son style, avant son imaginaire, avant ses personnages, avant son humour, avant son humanisme (toutes ces choses que Wagner possède, nous le verrons un peu plus loin) Roland est un passeur, un auteur populaire comme l’on devrait apprendre à aimer sans démesure et avec plus de respect.

Ce premier tome des aventures de « Tem » (encore une fois, magnifiquement réédité par L’Atalante) fait (à terme) partie d’une assez longue série, qui elle-même prend place dans un projet plus audacieux et complexe (il sera temps d’en parler au fil des relectures).

La science fiction s’articule autour de plusieurs pôles principaux, nous avons les tenants des sciences « dures », ceux qui font dans le steam punk, les tenants des tyrannies du futur, les amis de l’uchronie… bref de quoi s’amuser. Wagner se distingue par sa vision résolument optimiste de ce qui sera (selon lui) le siècle à venir. Après un évènement traumatisant (dont on n’en saura pas plus pour le moment) d’importance planétaire, les enjeux politiques n’existent plus, la violence est proscrite, les mœurs libres et morales à la fois et des mutants se baladent ci et là leur pouvoir parapsy en poche… s’il existe encore des divergences d’ordre(s) culturelles, le pire est dernière nous, l’humanité a choisi : le bien ! En optant pour un tel univers, Wagner bouleverse nos repères bien plus que la majorité des auteurs croyant que leur parano et leur ton réactionnaire feront d’eux l’artiste du moment (pour le côté sombre n’est pas Damasio qui veut et pour la clarté seul Banks parait avoir opté pour un chemin parallèle à celui de Wagner), là où l’on s’attend à un monde oppressant, dur et froid, voici que l’auteur nous livre des ruines (il y a eu des malheurs) enjouées, un monde en expansion, un société prête à se reconstruire dans l’allégresse.

Situation d’autant plus troublante, car  en tant que pur produit de ces innovations Tem devrait se sentir en adéquation avec cette atmosphère, or il n’en est rien. Du fait de son « talent »  il erre dans le Paris d’antan, sur les traces de son héros : Nestor Burma. A ce stade le lecteur se trouve donc pris entre des considérations fantastiques propres à la science fiction et un enquêteur de la plus pure tradition du roman policier. Un jeu de miroir que Wagner maîtrise à merveille, du fait de l’utilisation intuitive et fonctionnelle de son idée de départ : un monde pacifiste. Dès lors on comprend que ce court roman repose sur trois points forts.

Un monde reposant (répétition ‘reposer’) sur des éléments connus tout en offrant des perspectives de changements étonnantes, un enquêteur burlesque, doué et bien entouré qui offre la fraîcheur et l’humour propres aux récits policiers populaires, une documentation sérieuse, pointue et crédible concernant les données scientifiques (et par extension de fantastique) proposés (à titre d’exemple les zones du cerveau, le fonctionnement des drogues, les limites d’une intelligence artificielle sont justes et crédibles).  Ce substrat romanesque n’est pas dû au hasard. Wagner veut écrire des histoires qui lui plaisent et qui plaisent au lecteur (il l’a affirmé plusieurs fois), or pour être réussie ce genre d’entreprise doit reposer sur une histoire simple (ne pas confondre avec simpliste), des rouages narratifs et stylistiques efficaces et de la liberté. Cette liberté, il ne suffit pas de l’invoquer, il faut se donner les moyens d’en faire son alliée. Mettez en trop, et vous finirez dans le burlesque ; pas assez, et votre pas de danse romanesque paraîtra être l’œuvre d’un butor. Le choix des mystères de Paris comme source ne pointe pas tant vers Eugene Sue ou Dard, mais bien vers Léo Malet (pour autant il y a bien chez Wagner, comme chez Sue, un sous-texte politique et une ironie mordante peut également faire son apparition, mais de son propre aveu avant de commencer sa série l’auteur ne connaissait pas l’opus du créateur de San Antonio et l’œuvre de Sue n’était pour lui qu’un lointain souvenir). Il a cherché à retrouver le ton ciselé et énergique d’un « anarcho-végétalien » , sans non plus tomber dans la copie ou le pastiche. On peut dire qu’il y est parvenu.

Les premières pages proposent leurs lots de surprises, de rebondissements et d’informations… avant de très vite déboucher sur : un mystère de meurtre en chambre close ! L’un des poncifs du genre. Dès lors l’intrigue va suivre un cours linéaire, presque en mode « père tranquille ». Pour un lecteur curieux (ou habitué aux enquêtes) le mystère sera très vite éventé, pourtant on se prend à dévorer les chapitres, car on veut en savoir plus sur ce héros atypique, sur ce Paris du futur, sur ses habitudes de paix et de sociabilité. Peu à peu la science fiction prend le pas sur l’esprit policier. Wagner parvient a écrire un roman quasi idéal, il se donne les moyens de ses ambitions, sans chercher à trop en faire, l’histoire est rapide, fluide, sans à coup, ce qui suppose un sens du rythme sans faille. Beaucoup de « passages obligés » sont au rendez-vous  (présentation du héros, de ses particularités, de ses traits de caractère, utilisation de la première personne, description de l’univers, l’annonce du mystère, jolie fille, drôle de rencontre, scientifiques mystérieux… et j’en passe), et jamais on ne se lasse d’en apprendre plus sur cette invention littéraire en marche.

Il est toujours difficile de « mesurer » les qualités d’un écrivain, et devant ce  genre d’ouvrage, surtout de « genre », on s’arrête au plaisir que l’on a ressenti, car on connait les éléments du décor ; il est ardu nous surprendre, on s’attend plus à un « bon moment de lecture » qu’à un véritable « choc littéraire ». Toutefois, comme j’ai toujours eu du mal avec les verbeux qui avaient du mal avec la « para-littérature », comme avec les idiots qui confondent « classique » et « chiant » et que, surtout, il me semble que ranger Borgès aux côtés d’Asimov ou Schopenhauer sur la même étagère que Manchette, n’est pas une hérésie mais une preuve de bon sens, j’aimerais attirer votre attention sur un petit « truc » de ce roman, qui dépasse le cadre du « roman de genre » (sous entendu : rapide, facile à lire) ou de l’exercice de style bien ficelé. Avoir lu le livre avant de lire ce qui suit est chaudement recommandé.

Peu fier de ses premiers interrogatoires (il faudrait également parler plus avant de ce personnage génial qu’est Tem, toutefois il sera temps d’y revenir) le héros songe à « répéter », à préparer son entrée en matière, son questionnaire, bref à se mettre en scène. Or à la toute fin de l’histoire, alors qu’il tend un piège au coupable, il lui lance une tirade pas piquet des vers et ma foi bien envoyée, et le méchant de lui rétorquer que c’est bien gentil tout ça, mais que cela sonne faux et trop répété. Le méchant semble alors « franchir le 4ième mur » pour venir faire un clin d’œil au lecteur. Ce petit élément, ce rouage narratif qui provoque un sourire, montre à quel point Wagner était (et ça fait chier de l’écrire au passé) un bon écrivain, soucieux des détails, car c’est dans le détail que se niche le plaisir. Pour terminer, si vous voulez passer un moment agréable, prendre du plaisir, lire une bonne histoire, découvrir une série passionnante, avec du style, de l’envie, de l’imagination à revendre, un brin foutraque, découvrir un auteur qui le mérite… et en prime savourer un humour fort à propos (et une réflexion sur la morale ma foi bienvenue)… bref si vous aussi vous voulez « faire peuple » : foncez !

 

 

un bon site sur l’auteur.

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