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Plusieurs décennies ont passées, nous sommes dans la même petit ville texane, la majorité des protagonistes est toujours présente,  les tensions toujours palpables. Nous les avions quittés sur fond de perte des illusions adolescentes en parallèles avec le tournant des années 50-60 qui lui aussi marquait le pas historique de la fin du mythe américain. Que le ton parfois désabusé et le manque d’inertie (volontaire) de « la dernière séance » vous aient plu ou non, vous allez être surpris dès les premières pages de cette « suite »…

… le temps à passé, les pertes, les égarements, les élans se sont peu à peu affadis, tout ceci fait partis du révolu. Entretemps des mariages, des enfants et surtout des pétrodollars ont marqués Thalia de leur indélébile emprunte. L’époque est désormais à la déchéance financière (crise oblige) et au bilan qui va avec. D’emblée McMurtry renverse le point de vu adopté pour le premier tome, l’avenir social est sombre tandis que le ton, lui, est résolument : désopilant

Un cynisme impitoyable, une objectivité confinant à la claustrophobie psychologique tant parvenir à un tel niveau d’effronterie suppose des personnages enclavés dans leur désespérance. Mais l’auteur ne laisse pas de place à la mélancolie, la tristesse ou alors c’est une thérapie pour un clown triste pris de crispation aux zygomatiques. Ici on ne rit pas pour ne pas pleurer, le constat (direct comme un upercut ou un coup de poignard) devient le mode d’expression favori des habitants. McMurtry fait dresser des procès verbaux à ses personnages, qui (pour la majorité) ne sont pas dupes, et surtout pas d’eux-mêmes. Pour preuve les T shirt que porte la femme de Duane, sa façon d’aborder l’union libre ou, et c’est le plus marquant, le regard de Duane sur sa progéniture. Un festival de bons mots, de constatations acides et de situations burlesques (il est intéressant de noter que le chien de Duane, avec son comportement de servilité et de dépendance absolue agit dans deux sens, d’un côté il prête le flanc à de la moquerie et de l’incompréhension, ce qui a pour effet de renforcer la bêtise des habitants ; de l’autre c’est le seul personnage a posséder un semblant d’équilibre dans le paysage local, ce qui pour le coup met en avant la déraison de l’endroit).

Autre changement de poids, si la vie des habitants était voué aux réalités économiques, avec des séparations sociales bien distinctes les unes des autres (les riches puissants d’un côté, les pauvres blasés de l’autre) ; ce n’est plus le cas ici puisque tout le monde a connu l’opulence. Les distinctions se fixe sur des signes extérieurs de richesse (achat d’une maison, d’une voiture non adaptée aux routes cabossées) mais également à des messages ostensiblement publicitaires. Autant de changements qui, bien avant « american beauty » par exemple, dénonce la perversion de « l’esprit américain », la récupération des idoles (la country est transformée en une machine à fournir des phrases toutes faîtes) et le déclin des valeurs.

Et puis, ces lignes de dialogues mordantes, cruelles, dénuées de tout cynisme. Quelque chose du genre « ça pourrait être pire, tes parents pourraient être mort dans une tornade » « impossible, répondit-elle, ils sont morts dans un accident de voiture ». Peu à peu on prend la mesure du changement. Nous ne sommes pas dans une comédie commode pour scénaristes payés aux nombres d’improbables rebondissements, nous sommes au cœur d’une tourmente, d’une folie. Entre souvenir du précédent volume et pages à venir, nous étions à l’abri dans l’œil du cyclone. Toutes nos certitudes et nos beaux sourires devant les malheurs des autres vont bientôt déguerpir, chasser par les vents violents de l’empathie. Les choses s’accélèrent, les amours se défont, les sentiment s’éparpillent, se morcellent sous les coups de boutoirs de la réalité, ils va leur falloir trouver refuge avec le premier venu. De fable féroce sur la société dîtes modernes, sur la perte des valeurs morales devenant perte des repères avec tous les risques que cela fait courir et toutes les blessures que cela ré-ouvre, l’auteur passe au stade du tableau au vitriol, désabusé, sans issue autre qu’un optimisme de rêve américain. Le retour de Jacy personnage fard (et le plus en phase avec l’époque des images du premier tome) amène la gloire par procuration, la possibilité d’un changement salvateur du moins la volonté de croire au changement mais aussi la détresse la plus profonde et la plus sordide.

Duane, n’a pas quitté son habit de Ken de circonstance, si ce n’est qu’au fil du temps il s’est mué en une sorte d’amortisseur à toutes épreuves pour son entourage, il est l’homme solide, le roc sur lequel on peut à la fois s’épancher mais surtout venir relâcher la pression en lui tapant dessus. Le pauvre lecteur que je suis a vu sa légendaire objectivité s’effacer comme une glace à l’orange bleue cède sous l’amoncellement de picots d’une Tongue de célibataire : avec un certain laisser aller du fait de l’incongruité de la situation.  A la suite du fameux dialogue ma pitié envers le héros ne fit qu’augmenter, seul dans l’adversité d’une ville qui devient folle, il reste faible, quasi sans réaction, de plus en plus surpris et atterré, avant de devenir lui-même victime d’une forme d’acharnement et surtout d’incompréhension. Incapable d’exprimer ses émotions, ses désirs, ses rages, ses joies, ses peines, Duane, caricature vivante du pragmatisme à l’américaine s’en va déambulant dans son pick up, espérant jouer avec les gens qui l’entourent le rôle de père de famille qu’il ne parvient pas à être chez lui. Tout irait pour le mieux, s’il ne semblait devoir assure le gardiennage d’une crèche entière sous amphétamine et LSD, et que l’effondrement non programmé de sa vie ne l’amenait à tenter d’être écouter alors que le monde entier semble s’être donné pour consigne de lui envoyer des remarques cinglantes à travers la tête (McMurtry gère cet exercice à merveille, non seulement par le biais de répliques assassines, perverses et semblant dénuées de fondements ; par la désaffection que la présence du héros semble provoquer mais aussi par le fait que les gens lui portent un quelconque intérêt uniquement comme substitut ou lorsqu’il est amené à ne plus les revoir… ).

C’est un choix de lecture, on peut tout aussi bien percevoir dans ce personnage la fin des structures d’un monde encore trop sûre de lui. De même que l’émancipation des principaux personnages féminins peut être perçue comme un appel à la liberté et aux changements. La force de l’auteur est d’utiliser son talent de dialoguiste pour constamment jouer sur l’effet de surprise et nous laisser sur notre faim. Car si les personnages sont très construits avec précision et complexité, ce qui les rends réalistes d’attachements et de détestation (que cette remarque est laide), ils n’en restent pas moins comme aveugles à leurs émotions, réagissant tantôt par instinct, tantôt après mûres réflexions… et peu de signes avants coureurs nous sont perceptibles.

Cette célébration du centenaire d’une petite ville texane, tient toutes ses promesses. Véritable délire créatif pendant la dissection d’un cadavre pourrissant, on  oscille entre plaisir pervers et larme à l’œil devant une telle déchéance. Un livre sans compromis, qui n’oublie pas son humanité en route.

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