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Vous êtes là, l’œil rieur, pour un peu on vous entendrait sourire derrière votre écran. Vous vous dîtes que je n’ai pas pu échapper à Dan Simmons, que ce Terreur m’a fait du pied symbolique sous la table et que je m’en vais vous pondre une tartine infâme à coup de décryptage symbolique (et de fautes de frappes et d’oublie de relecture). Sans être narquois, on discerne une forme de fierté dans votre posture attentiste. Il faut dire que notre ami l’écrivain américain s’est trouvé un sujet de choix avec ce long récit terrifiant à base de blanc et de nuit. Mais…


La pureté, la virginité, l’inviolé, l’infini, la naissance, le passage vers une nouvelle ère, l’absolu du silence, l’irréel… le blanc populaire se désincarne aussi dans le mal absolu, l’horreur, le manque de repère, la peur de l’inconnu : le blanc de Melville quoi que moins évident se révèle tout aussi juste. Rien à dire le potentiel est là.
Puis vient cette nuit, tout aussi absolue, intraitable, puissante, dévorante.
Entre ces deux monstres symboliques, yin.yang dictatorial, un repas est en jeu : l’âme.
Une lecture s’attardant uniquement sur ces deux extrêmes a des choses à dire, toutefois Simmons n’a pas choisit son sujet au hasard (dingue), il sait donc comment en tirer partie et il s’en sort à merveille. S’amuser (oui parce qu’on s’amuse hein) à dénicher le potentiel des ogres de l’enfer blanc de nuit, cela reviendrait à suivre le travail de l’auteur (bonne chose) mais également à desceller l’histoire de ses fondations (mauvaise chose). Il sera bon de revenir à cet élément, mais son évidence m’amène à aller voir un peu plus loin ce qui se trame.
Si, dans un élan de saine curiosité vous vous êtes intéressé au contexte historique de ce roman vous savez déjà que sa plus grande partie est véridique. Pour les autres, je vous conseille vivement de faire cet effort (au minimum cela vous prendra quelques clics sur wikipédia et franchement si vous lisez cet avis, vous pouvez faire cet effort je vous assure). A la manière des auteurs américain chiants Simmons a fait un travail d’archiviste pointilleux et maniaque, vous pouvez vous noyer dans les détails et écrire une thèse à la suite de la bibliographie intégrée à la fin du volume. Au contraire des auteurs américain chiants Simmons n’est pas chiant ! Déjà dans les « chants de Kali » on sentait chez lui ce besoin d’asseoir son histoire sur un substrat solide et vérifiable (à l’époque chaque début de chapitre donnait un peu lourdement des informations sur l’Inde). Et déjà on était loin des écritures fadasses des photocopieurs venant à la pelle des monceaux de recherche couvrants une histoire riquiqui. Comme chaque détail (notamment concernant les conditions de vies ou le domaine de la voile) est à sa place, s’emboîtant avec les autres avec naturel tout en restant au service de l’intrigue, là encore faire un travail de dissection reviendrait à tailler dans le vif de la lecture.

On s’aperçoit que Simmons ne propose pas un long récit pour le plaisir de la reconstitution pour la reconstitution, avec choix du décor pour la future adaptation filmée. Il prend son sujet a bras le corps et va se servir de tous les éléments disponibles pour en tirer le meilleur.
Reste alors deux éléments : les personnages et l’intrigue.
Ce n’est pas avec les personnages que je vais pouvoir faire mon Balzac et tirer à la ligne. Simmons s’appuie sur la réalité et ne brode que pour construire des caractères stéréotypés et prévisibles. Le héros social qui s’avère être un homme médiocre et inconséquent, le héros compétent, alcoolique en quête de rédemption, la mystérieuse femme, le bon docteur etc. Ils ont tout pour figurer au casting d’une superproduction hollywoodienne. Sauf qu’on en serait presque à demander un contrôle antidopage à l’auteur, car il parvient à tirer son épingle du jeu. Il met en scène plus d’une centaine d’hommes, il en prend les plus emblématiques sans faire dans le subtil et là il a l’idée de pratiquer à la fois le changement de personnage et de point de vu à chaque chapitre (à la manière du trône de fer pour les amateurs qui ne verraient pas d’autres références) et l’ellipse temporelle.
Le premier outil lui permet de varier les styles, de créer des tensions à divers endroits, de faire que l’histoire ne cesse d’être une source de stress pour le lecteur (il renoue avec sa technique « hypérion » avec bonheur, on peut également y lire un soupçon de Ian Banks). Le deuxième outil entraîne les équipages (et nous) droit dans le mur sans que l’on puisse en deviner la vitesse ou le rythme. Ce duo est pervers et efficace, d’un côté on se sent à notre aise, on voit venir de loin les réactions de tout à chacun, leur manque d’originalité est assumé par l’auteur qui en profite pour nous faire découvrir le bateau, les décisions des dirigeants, les corvées des manœuvres et au moment où tout ceci risque de nous endormir on fait un bon en avant aussi soudain qu’imprévisible. Tandis que la fin est déjà écrite, que l’on sait que tous les efforts sont vains, qu’ils ne mèneront à rien, le fait de nous placer systématiquement dans l’inconnu, en quête d’informations nous tire vers l’avant. Techniques de « page-turner » (en gros : ami lecteur tu vas passer ta nuit blanche à tourner les pages le plus vite possible tant tu voudras savoir ce qui se trame derrière ta page en cours) connues, mais utilisées ici avec un savoir faire véritablement bluffant.
Simmons a compris qu’au milieu de cet enfer, le destin devait coller aux personnages mais que son inéluctable cheminement ne pourrait surprendre autrement le lecteur que part une arythmie toujours surprenante. Le blanc, la nuit, le froid, la survie, les boîtes de conserve tout est monotone, invariable, tuant… l’erreur aurait été (on s’en aperçoit après coup) de construire le récit autour de ces éléments. En les distillant au fil des paragraphes, quel que soit la date et l’action en cours, Simmons en fait les uniques éléments du réel, les seuls référents, des murs se refermant sur les personnages et le lecteur.
L’intrigue trace sa route entre image d’Epinal (les personnages) et destin écrit à l’avance (Simmons), de fait on pourrait croire que le fantastique n’est qu’un élément fantoche présent pour dynamiter le récit ça et là pour maintenir le lecteur en éveil. Si c’est parfois vrai (ne nous leurrons pas) il cache autre chose : la motivation.
Le mystère de cette expédition, c’est le pourquoi du comportement de tous ces hommes, quelles furent les raisons qui les poussèrent à faire de tels choix, une présence « hors normes » offre une porte de sortie narrative tout à la fois crédible et angoissante. Le fantastique va être le lien entre le cadre de l’histoire dans son acceptation/son utilisation littéraire et l’intrigue (y compris les personnages). Là encore il n’y a rien de très original, mais en plus d’assurer la dose de rebondissement nécessaire, Simmons va s’en servir pour… à ce stade vous en parlez risquerait de détruire une bonne partie du suspens.
Au final, voici donc un exercice de style, qui agacera ceux qui attendent de Simmons un chef d’œuvre à la hauteur de ce que peut faire cet auteur, qui ravira les amateurs de bons livres. Car que l’on aime ou pas cet ouvrage, nous avons le plaisir d’avoir une œuvre entre les mains. Je parle ici d’œuvre non pas sous une égide alchimique (Marguerite si tu m’entends : merci), mais bien d’une œuvre d’artisan. Tous les éléments utilisés par Simmons dans ce livre sont utilisés depuis des années, le choix d’un moment historique, la recherche méthodique, l’appuie sur des éléments contextuels, un groupe de personnages aux caractères forts mais prévisibles, un découpage en saynètes évocatrices et surprenantes etc . Reste que parvenir à lier tout ceci sans jamais tomber dans l’exercice de style pesant et ennuyeux, livrer un roman abouti, construit, à l’architecture aussi solide c’est un travail, une besogne effectuée avec passion pour notre plus grand plaisir.
Je retiens deux éléments marquants. Le blanc (le froid, la banquise) est à la fois échappatoire et cimetière en devenir, l’utilisation ambivalente qu’en fait Simmons est très proche de celle utilisée par Carpenter dans son « the thing ». Le mal est à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du groupe, cette pression constante confinant à la folie est particulièrement palpable dans la scène de « la représentation théâtrale » (avec un jeu de mise en abime bien amené).
Et, malheureusement, le personnage du « méchant de service », son arrivée tardive le relègue à un rang secondaire et l’option choisie par Simmons visant à le rendre désordonné, insaisissable, manipulateur autant que tout à fait prévisible le rend inutile, ses actions résonnent encore comme des pertes de temps dans le récit. Comme il s’agit d’un des seuls personnages à devenir véritablement fou, donner à cette folie une impression de déjà vu ne m’a pas paru être une bonne idée.
Bien évidemment avec une œuvre de cette ampleur, il y aurait beaucoup à dire. Il faudrait prendre le temps de s’interroger plus avant sur la qualité des changements de rythmes, des césures, l’à propos des références, les considérations philosophiques et morales de Crozier à mettre en parallèle avec son destin personnel, la personnification des navires par le biais de chaque matelot, le changement thématique de la survie à la vie, le rendu de la mentalité de l’époque et j’en passe. Mais outre un travail de longue haleine qui dépasserait le cadre de ce blog (enfin qui m’obligerait à vraiment bosser, ce qui pour le moment n’est pas à l’ordre du jour), il faut se rendre à l’évidence : Dan Simmons est populaire notamment parce qu’il est transparent, comme beaucoup de bons auteurs de fantastiques américains, il donne tout ce qui là dans son écriture. Cela ne fait pas de lui un bulldozer, mais un expressionniste.

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