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C’est toujours ennuyeux de se mettre à parler d’un livre qui vous a déçu. C’est ennuyeux car facile, enfin disons que cela peut ne nécessiter que peu d’efforts, il suffira de puiser dans les clichés et d’enrober le tout avec une bonne dose d’adjectifs bien senti, de fleurir le tout de comparaisons désobligeantes. Le genre d’exercice qui plait aux lecteurs de passage, qui peut même avoir quelques succès tant la vilénie possède le charme aigre-doux des amours adolescentes. Mais à moins de prendre un plaisir malsain à « dire du mal », il faut admettre l’aspect itératif du procédé, surtout si le bouquin en question est un bon livre. Car, pour qui en douterait : Karoo est un bon livre. À mes yeux il n’eut qu’un seul défaut celui d’être pénible.

 

C’est un roman immense, c’est une Oeuvre, un grand livre, de l’ironie, du cynisme… la télé et ma libraire (oui j’ai Un libraire et Une libraire) ne tarissait plus d’éloges, en prime l’idée de départ (un « réparateur » de scénario américain alcoolique perd sa accessibilité à l’ivresse) est des plus alléchante, le genre de prétexte décalé qui sent bon le pied de nez et la désillusion. Un livre peut être pas « pour moi », mais que j’avais envie de lire. En prime le travail éditorial est sublime, la choix du papier, la couverture, la présentation générale, la qualité de la traduction, les éditions « Monsieur Toussaint Louverture » ont fait un très bon boulot. Franchement, si l’ouvrage a alourdit mes bagages je n’avais qu’une hâte : le dévorer.

Qui a t’il à l’intérieur ?

Une bonne idée de départ, qui a le mérite de ne pas s’arrêter à sa propre exposition auto satisfaite, l’auteur parvient à en tirer une thématique intéressante. Saul Karoo ne peut plus être ivre et pourtant il continue de boire comme un trou, par réflexe, par compulsion, par style, par habitude… pour plaire aux autres. Plus exactement pour être le plus conforme possible à l’image que se font les autres de lui. Le jeu de miroirs social, les faux semblant, les préjugés, les attitudes téléguidées, tout ceci va passer être passer au crible du regard acéré du narrateur. En perdant l’ivresse, il garde son cynisme mais se voit affublé d’une terrible contrepartie : il ne peut plus oublier les soirées chics, il ne peut plus s’enfouir dans les méandres confortables d’une subjectivité recomposée au fil de ses besoins, en un mot il devient objectif.

Le mensonge est au coeur de la première partie, mensonge de la société bien pensante, mensonge des coups de couteau portés sourire aux lèvres, mensonges du héros lui-même qui se révèle être un affabulateur de premier ordre. La vie même est relégué au second plan derrière le cercle morbide des mensonges et de leurs justification. Avec en prime, cerise dramatique en plastique sur la tarte à la crème 8 couches des impostures humaines, un refus (une impossibilité) de l’intimité par le narrateur, il doit être observé pour exister.

Vous voyez, nous avons là un véritable roman. Avec une bonne idée de départ, un cadre judicieux pour la mettre en pratique, choix d’autant plus idéal qu’il possède sa petite dose d’autobiographie (Tesich était scénariste à Hollywood notamment), un portrait aussi grinçant que véridique du microcosme « artistique », une thématique forte qui se nourrit de la charpente narrative pour ensuite la servir à son tour avec un sens consommé de l’équilibre et du rythme.

Au moment où les rouages sont mis en place, on pourrait croire à une sorte de chemin de croix sans fin, Tesich parvient (par le personnage de la « fille adoptive ») à resserrer son intrigue autour de la possibilité pour les sentiments véritables d’exister au sein de cet univers si retors et factuel.  En quelques pages, sur une seule scène, il dévoile les enjeux véritables de son propos, comment l’objectivité de son héros, sa sobriété clairvoyante, ne le protège en rien des illusions, des fausses croyances et surtout ne protège pas ses proches. Saul se montre tel qu’il est : un être abject, à la limite de l’amoralité, sacrifiant ceux qui l’entourent sur l’autel de la vanité publique.

Débute alors la thématique consubstantielle à la première : la quête de la rédemption. Le hasard, le destin, la chance lui met entre les mains la possibilité de faire un acte de charité, Saul va se ruer sur cette opportunité de sauver, sinon son âme, du moins sa conscience. Cette transition est intéressante, car bien que logique (et prévisible par sa nature même) elle se nourrie, encore une fois, des illusions du héros… cette occasion n’est pas le fruit d’une prédestination bienveillant, c’est le mal incarné qui lui propose (par l’entremise d’une enveloppe jaune, un objet des plus banals, mais on pourrait s’amuser à remarquer que pour insignifiante quelle est cette couleur reste celle en laquelle on aime à placer l’éclaircissement aigue, violent du divin ou de la pureté (du moins il me semble que Kandinsky aimait à faire le parallèle avec le blanc) et qui peut, par cette croyance un peu folle et candide, mener à l’aveuglement) ; et cette rédemption est loin d’être désintéressée puisqu’elle suppose une prise de plaisir maximum.

Tout ceci pourrait n’être qu’un tissu ornemental, une astuce de scénariste si au fond de Saul Karoo, l’auteur n’avait su glisser un zest de crédulité. Comme les petites filles croient aux princesses, Karoo croit (plus qu’il n’espère) en ses qualités profondes, il croit être un être fondamentalement bon, généreux, intelligent et comme tout bon alcoolique qui se respecte (car s’il n’obtient pas l’ivresse, il reste un alcoolique) il est persuadé de pouvoir « arrêter quand il veut » d’être un pantin social. Le personnage est friable, pour le peu que l’on flatte son ego. Faible devant l’amour qu’on lui porte. C’est en se servant de cela que Tesich lui concocte une histoire des plus rocambolesques, dignes des pires scénarios hollywoodien (le genre « direct to video »), une romance dont je ne veux pas vous parler plus avant, mais qui ajoute une pierre à l’édifice qu’est ce livre et qui en assure la cohésion. En devenant victime de son métier (pour ainsi dire) on pourrait croire Karoo épuisé, rincé, prêt à être jeté aux ordures. Mais ça serait faire le jeu du cinéma, cela serait niais la perversité de la lucidité. Être victime ne suffit pas pour vous faire rayer de la liste de l’enfer, le générique de fin ne tombe pas tel un couperet salvateur, il faut assumer le prix de la culpabilité, de l’exil, de la déraison.  Une déchéance d’autant plus retorse qu’elle s’accompagne de tous les stigmates dont Karoo lui-même aurait aimé affubler un personnage tel que le sien.

Si on ajoute à tout cela, un sens consumé des dialogues fleurant bon la pellicule télévisuelle, c’est à dire une bonne dose de piquant et d’ironie comme on en trouve dans bon nombre de séries télévisuelles sociétales branchées, on obtient un très bon livre.

Si j’ai négligé des éléments, c’est soit qu’ils me sont passés au-dessus de la tête, soit que je n’ai pas voulu trop en dire, mais il me semble qu’outre l’aspect subjectif de ma lecture, les qualités principales de ce roman ne m’ont pas échappées, c’est bel et bien une réussite et pas un « objet de vente pour tranche de clientèle ciblée à l’avance ».

Mais, mon dieu que les moments de lecture consacrés à ces pages furent longs, pénibles, douloureux…

Le restaurant est bien côté, la table bien située, les serveurs présents sans trop en faire, les prix pas trop excessifs, le cuistot a bon réputation… seul hic… il a oublié tout assaisonnement… et froid ou chaud, dessert ou entrée, quand c’est fade, c’est fade.

Dans « Des arbres à abattre »  Thomas Bernhard brosse déjà ce genre de portrait avec une plume beaucoup plus acéré, dure, cynique, cruelle, méchante… intelligente et jouissive. Ici nous apprendre que les affairistes du milieu du cinéma des années 90 se prennent pour des artistes alors qu’ils ne sont que des pourvoyeurs de mensonges, des êtres cupides et cruels, se vautrant dans la tapisserie plastique design qui leur sert  de cercle d’amis, c’est énoncé une vérité. Les premières pages, les plus caustiques, semblent avoir mis en émoi bon nombre de critiques ou de lecteurs du fait de leur aspect corrosif, personnellement, bien écrit ou pas, un livre s’attardant à me démontrer que (roulement de tambour de circonstance) : Voldemort est un méchant! Je passe. L’auteur, en bon professionnel, choisit bien le milieu qu’il dépeint, mais on reste tout de même dans une certaine forme de vacuité, un peu à la manière des mauvais opus de Woody Allen, ça tourne vite en rond. Il en va de même pour les égarements affectifs du narrateur, en lui faisant vivre.subir une telle situation Tesich le noie dans sa suffisance, mais le lecteur lui sait bien ce qui va advenir, il se doute des événements – à la limite c’est même fait exprès dans le tout est cousu du fil doré des bluettes hollywoodiennes- le procédé est efficace… mais ça dure des pages et des pages et des pages.

En gros lire ce livre m’a donné l’impression d’être traîné de force à l’exposition de Daniel Buren au Grand palais, l’idée est sympa, on peut la triturer, s’esbaudir devant le savoir faire, devant la technique que sa mise en place nécessite, devant le cadre aussi… mais me promener sous des cercles de couleurs pendant des heures ne fera naître chez moi aucun sentiment d’émerveillement, aucune béatitude, aucun satori. Je ne cherche pas non plus à dénoncer la nullité ou l’absence d’utilité de ce genre d’oeuvre, car l’utilité n’a strictement rien à foutre dans l’Art. Reste que mon ressenti personnel est proche du néant absolu. Karoo est un bon livre, bien ficelé, planifié avec minutie, intelligent dans sa construction… mais (vu l’époque) à choisir, j’aurais préféré me gratter plus à cause des piqûres de moustiques plutôt que de tourner ces pages.

En « musique » sur la quasi totalité de la lecture.

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