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Ce roman est le dernier contenu dans le premier volume de l’intégrale de la série (qui ne comporte quatre) et il en est la pièce maîtresse.  Si les autres œuvres étaient de bonne qualité, alliant envie, savoir faire, trame complexe, personnages haut en couleur et effets de style… tout est ici poussé à son paroxysme. On atteint avec ce meurtre sur un bateau de fleurs un niveau d’excellence dans le genre.

Tout commence par un prologue fort mystérieux et inquiétant. Si les notes de l’auteur nous apprennent en fin de volume que ce genre de début était à la mode en Chine, il n’en reste pas moins qu’un esprit occidental du 19ième semble flotté sur ces quelques pages. L’utilisation de la première personne, l’accent mis sur les tourments du narrateur sans que ce dernier nous en révèle la nature exacte (ceci prendra sens à la fin du volume) et son soupçon d’éléments fantastique voici une entrée en matière déroutante et captivante. Très vite nous nous retrouvons plongé au 7ième siècle et côtoyons le juge Ti, mais l’introduction va marquer de son sceau d’étrangeté l’entièreté du roman (je n’irai pas jusqu’à dire que l’on ressent du Lovecraft dans ce passage… mais je le pense fortement, reste que Maupassant (et autres) semblent guettés dans l’ombre).

Très vite le lecteur apprend que le héros vient d’être nommé dans une nouvelle ville. Une cité dont il déplore le manque de remparts (non pour sa protection, elle se situe prêt de la capitale, mais par l’absence de surveillance que cela engendre). Une cité plus volubile, cosmopolite et politique que la précédente, une cité sous la coupe de riche marchands, négociants et notables de ceux qui se peuvent se permettre d’inviter le juge à une fête en son honneur sur un bateau de fleurs (on comprendra aisément que les fleurs ici désignent les courtisanes qui l’on peut  y retrouver, si l’on en a les moyens bien évidemment). Très vite, le titre est on ne peut plus explicite à ce sujet, un drame va survenir. L’ennui et la morosité du juge vont céder la place à une enquête palpitantes menée tambour battant.  Si au premier regard la scène d’entretien avec les notables pourrait passer pour un cas d’école anglaise (une note d’agatha christie passant dans ce banquet de riches et de bourgeois affichant suffisance, problèmes d’argent et morgue) Gulik l’utilise également pour nous faire ressentir son personnage. Comme lui on « subit » un flot de renseignent, de rang et de relation, comme lui on sent la vanité de tout ce beau monde.  Mais le juge sait observer, il est tout à sa charge et Gulik à le don pour le montrer de manière efficace. Alors que tous les convives y compris le juge est subjugué par la prestation d’une danseuse, il parvient à se soustraire de ces charmes lascifs pour détailler les réactions de chacun. Bien qu’invité et que participant à la fête, le juge reste le juge (pour notre plus grand plaisir). La force de Guli est de parvenir à passer d’un ton ténébreux et intimiste à une scène plus triviale dont on connait déjà l’issue (via le titre donc), tout en nous donnant une multitude d’informations, à nous donner quelques indices (et autant de fausses pistes) pour finalement terminer ce chapitre par la mention du surnaturel ; le tout avec un style souple qui ne s’embarrasse de fioriture. Tels les plis d’une robe d’été, ces circonvolutions narratives nous paraissent naturelles et procèdent de l’esthétique de l’ensemble. Gulik s’emploie à être raffiné, il a construit une intrigue « difficile » mais s’emploie à la masquer sous des dehors sentimentaux.

Car, une fois de plus, il sera question de sentiments amoureux, de trahison, d’arrangements avec la morale, une thématique de « fond » que Gulik semble appréciée et dont il va se servir pour développer les ramifications de son intrigue. Chaque personnages (ou presque) parait cacher un secret et tout faire pour ne pas qu’il soit dévoiler.  Autant dire que la tâche ne va pas être facile pour notre vaillant héros et ses hommes de mains. On notera que l’auteur n’utilise pas ces personnages comme des « faire valoir », ils sont d’une aide précieuse au héros, d’ailleurs l’une des qualités de ces derniers et de savoir délégués avec brio. Le lecteur est souvent invité à prendre part à l’aventure à leur côté, évitant les sempiternelles scènes inutiles durant lesquelles l’aide de camp ne sert qu’à bénir les dieux de l’avoir fait rencontrer un être aussi doué et généreux que son maître. L’arrivée d’un larron de plus va vers s’agrandir la troupe et l’amener vers plus de convivialité et d’efficacité, pour preuve une scène explicative finale qui en dit long sur les relations de cette fine équipe (tous les caractères et les compétences y sont complémentaires sans jamais tomber dans la caricature). Et si l’absence de la vie familiale du juge fait ici défaut, on se consolera rapidement de ce vide par les truculentes aventures de nos compères.

Les enquêtes et les rebondissements se suivent à un rythme rapide (l’irruption d’une nouvelle affaire semblant avoir la prédilection de Gulik) les ennuis s’agglutinent pour former un sac de nœud complexe, Ti lui-même se voit obliger d’opérer un tri dans ses réflexions tout en devant continuellement parer au plus pressé. Autant d’éléments qui donnent un rythme tendu à l’ensemble, d’autant que chaque nouveauté est liée aux précédents éléments, parfois d’une manière hasardeuse, de quoi s’arracher les cheveux. De ce point de vue, l’intrigue de ce roman est sans doute la plus complexe depuis le début de la série, on y découvre un Gulik maître d’orchestre sachant ménager son suspens, remplacer une révélation par élément inopiné. De quoi constamment relancer l’intrigue.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que la série perd de ses charmes en routes, les considérations sociales et humaines, sont toujours au cœur des préoccupations de l’auteur, qui n’a de cesse de nous faire nous interroger sur les enquêtes par le biais des comportements de chacun. S’il y a une succession d’indices, ces dernières valent surtout par les réactions des suspects lorsqu’ils font face aux déductions ou remarques du héros. Jamais Gulik ne néglige ses personnages au profit de l’enquête, alors que l’inverse est souvent vrai. En témoigne des faits élucidés ou réalisés de manière rocambolesques ou improbables, mais l’intérêt du lecteur pour les « moyens » a depuis longtemps cédé la place à son amour des protagonistes. De ce point de vu également nous sommes servis, sans être le                Balzac de l’empire chinois Gulik ne créée pas ses personnages en fonction des impératifs d’une enquête bien ficelés, tic de mécanicien procédurier auquel succombe trop souvent les auteurs. Une histoire, fut ce t’elle des mieux pensée nécessite d’être portée par des acteurs capables et crédibles, sous peine de n’être qu’un exercice de style dénué d’intérêt et cela Gulik l’a bien compris. il œuvre pour des récits populaires, que l’on peut prendre autant de plaisir à relire pour s’enivrer une nouvelle fois des émotions des personnages, plus que pour des constructions reposants uniquement sur la révélation finale.

Comme tout bon architecte, une fois son intrigue mise en place Gulik sait qu’il lui faut du recul pour admirer son œuvre et la placer dans un cadre idéal. C’est ainsi qu’au milieu des mystères et des enquêtes, il parvient à produire des saynètes de toute beauté, comme des moments d’air frais, non pour casser l’oppression de l’histoire, mais au contraire pour ne pas s’y enfermer obstinément.  En plus de quelques incursions dans le paranormal ou le surnaturel (qui sont autant de rappelle du prologue et contribues à rendre sibylline la narration), l’auteur s’offre des tours de force. Dans le précédent opus, nous avions vu comment un juge Ti plongé par hasard dans le milieu de la pègre parvenait à retourner la situation à son avantage du fait de sa capacité d’adaptation. Lorsqu’ici le juge tente de renouveler l’exploit volontairement, qu’il prend le parti de se grimer pour infiltrer « le milieu », il comment plusieurs négligences qui le prive d’informations importantes. Cela relativise quelque peu sa réussite passée (il avait affaire à un militaire déchu qui avait su garder un sens de l’honneur, ce qui n’est pas le cas ici) mais offre également à son nouveau compagnon d’exercer ses compétences. Gulik fait ici d’une pierre deux coups, il fait gagner en charisme à son héros par le biais d’un échec, tout en s’ouvrant de nouvelle possibilité.  Ces déboires ne sauront qu’un avant goût de la fin du roman qui résonne comme un coup de tonnerre pour le lecteur tant la surprise est grande, non pas au vu de la découverte du coupable mais d’autres éléments vraiment étonnants (je ne vous en dis pas plus, mais l’auteur parvient à nous captiver de bout en bout).

Du fait de ses héros solidement campés et attachants, de personnages vivants et crédibles, d’intrigues solides et humaines, d’éléments puisant ce qu’il faut d’inconséquence et de merveilleux dans un climat tendu et hostile… cette histoire est captivante de bout en bout. Au-delà du plaisir de retrouver un héros sympathique et un univers réaliste, c’est un très bon roman pour les amateurs (et les autres).

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