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Poursuivant la découverte de la ville par le biais d’enquêtes le juge Ti, se voit confronter à un : non-mystère.

Ce qu’on imagine être un dimanche humide et qui vous colle à la peau tel l’ennui profond et déchirant de Raiponce attendant que ses cheveux poussent, va nous faire pénétrer pour la première fois dans l’intimité de la vie de notre héros. Une intimité qu’il va s’empresser à peine l’histoire commencée. Les femmes du juge sont arrivées, avec elle un cortège de convenances, il règne alors se mélange unique réservé à une vie de harem, la convivialité frivole du tout venant (quelle robe vais-je bien pouvoir mettre ?) se transformant en des opérations commandos cruciales le tout mis au carré par les impératifs de décence et les goûts de chacune des concubines… et en plus : il pleut ! (et il faut une chaleur torride).

Parti déguster une tasse de thé, le juge va très vite se retrouver sur la piste d’un cadavre et d’un meurtre, de quoi satisfaire son appétit. Espoir vite tuer dans l’œuf, les militaires se sont déjà chargés de l’enquête, avec zèle, efficacité , logique et le tout en étant respectueux de leur place et du rôle du juge. Un non-mystère donc. Si ce n’est que tout s’emboîte trop bien dans cette histoire de cadavre trouvé dans la demeure d’une pauvrette du coin et du coupable idéal couvert du sang de la victime.  Une évidence, aussi certain que cette journée est ennuyeuse, il s’agit là d’une banalité de la vie. Si ce n’est que le juge Ti refuse l’évidence et va creuser un peu plus cette affaire.

On l’aura compris la construction de l’affaire n’aura rien ici de vraiment originale, il s’agit d’une énigme tenant plus sur son atmosphère et son climat particulier que du fait de son excentricité.  Gulik s’appuie une fois de plus sur les singularités de la société chinoise de l’époque pour faire se confronter deux mondes différents : une fauvette mutique abandonnée dans les marécages et un marchand de bien plutôt aisé. S’il aime cette dualité par les charmes narratifs qu’elle suggère (il est assez évident de trouver une trame malléable avec ce genre de confrontation), l’auteur semble prendre un certain plaisir à soutenir la cause des plus indigents, tout en dénonçant les travers des nantis. Un discours qui ne tient pas de la revendication que de son souci de fournir des récits aux accents populaires. Le juge se doit, par sa fonction, de passer outre les a priori et les préjugés, se faisant il ne peut tolérer les abus de pouvoir ou les crimes que l’on classe trop aisément comme « faits divers » sous le prétexte qu’ils ne touchent pas des dignitaires. Cela va dans le sens de récit policier populaire, sans jamais tomber dans la complaisance, le « mal » chez les riches n’est pas sujet à moquerie ou à une description cynique des petits travers de la bourgeoisie.  Il est ici plus question de lever le voile des hypocrisies sociales pour avoir le loisir d’observer les sentiments dans leur variété et leur crudité. L’honnêteté du juge résonne alors dans toute sa splendeur. S’il peut se montrer bon et magnanime envers le premier moribond venu , faisant preuve de largesse car son âme le pousse  à redresser les gens autant que les situations. Il semble être condamné à subir l’ennui fusse t’il conjugal ou bénin. Pour la première fois, le juge Ti nous est montré en « dehors » de sa fonction et l’on comprend pourquoi il s’y voue corps et âme, c’est parce qu’elle correspond à son caractère, à ce qu’il recherche. Le futile ne lui apporte rien d’autres que du mépris.

Ce point est assez marquant et détermine en grande partie son caractère. Au début de l’enquête lorsqu’il est fait mention du folklore local, basé sur des traditions, des mythes et des croyances, le juge balaie le tout d’une remarque acerbe, c’est à peine si l’élément l’intéresse. A la fin, comme cet élément fut finalement un indice l’amenant à découvrir la vérité sur l’affaire qui le préoccupé, il va chercher à en savoir plus, à se renseigner sur ces légendes.  Ce changement d’avis éclaire le personnage sous un angle nouveau, jusqu’alors il incarnait tant sa fonction qu’on aurait pu le croire vide de l’intérieur ou mû par une forme de mission sacrée, le rendant pour ainsi dire désincarnée. C’est bien cette histoire plongée dans la brume de la tristesse et du dramatique, qui va nous montrer que le personnage place l’idée de justice avant tout autre considération, plus encore qu’il recherche le moyen d’appliquer cette justice, de la mettre en action.

Hésitant entre la fable paysanne pleine de bon sens et de larmes et le lyrisme ténébreux des amours fanées, cette nouvelle donne au personnage une contenance morale ancrée dans le réel.

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