Mots-clefs

, , ,

Je ne sais pas pour vous mais moi je n’ai jamais la petite maison dans la prairie. Les drames du quotidien, l’aspect tire l’arme, on ne peut pas jouir de la nature ou de la vie de famille car il y a toujours quelqu’un pour vous en vouloir, pour vous faire du mal. Mon far-west est habité par des ombres découpées en contre jour, par le cliquetis des éperons ou par les cavalcades de troupeaux. Avec ces armes sur la couverture, son titre en forme de chronique annoncée et au vu de la collection dans laquelle il est édité, je me suis dis que j’allais avoir droit à un récit dur et viril sur la fin de mon far-west et le début des USA sur fond de nature writing. J’avais tort, il est bon parfois d’avoir tort.

 

Larry Watson a pris son temps pour écrire ce court roman, il l’a publié à pas loin de la cinquantaine. Ce qui lui donne une aura d’œuvre mûre, pensée, réfléchit dans laquelle chaque mot serait sous-pesée, chaque phrase calibrée par la balance de la sagesse et de l’expérience. Enfin il doit en être ainsi pour l’imaginaire de beaucoup de personne, moi ça a tendance à me faire peur, je me dis que l’idiotie n’est pas corolaire aux nombres des années et qu’au contraire sous des dehors de « fable morale » peut se cacher un esprit pontifiant et rouillé. Parfois on se dit des choses, on ne devrait pas.

Voici donc un épisode de la petite maison dans la prairie, une petite famille idéale, la mère qui travaille, le père shériff, le fils qui aime la campagne, les grands parents riches et puissants, la bonne indienne, le frère héros de guerre tout va pour le mieux dans ce coin désolé et venteux du Montana.

Le Montana est un état qui fait envie, sans aller jusqu’à vénérer « l’école du Montana » (un mouvement littéraire proche du nature writing) on peut s’interroger sur les raisons qui font que les écrivains en tirent une si forte source d’inspiration. Peut être par biens des côtés est-ce son aspect de « dernier territoire sauvage » à conquérir, parcourir, préserver ou tout simplement est-ce parce qu’il fait bon y vivre (fait aimer les étés chauds et les hivers froids sous le vent apparemment).  En tous les cas à en observer les paysages on imagine sans peine combien la ruée vers l’or fut lente à arriver et encore plus lente à partir, combien la mixité culturelle tient plus de l’érosion que de la paix des peuples, comment les mentalités s’enracinent dans la terre au point d’y prendre la teinte de l’ironie mordante des conservateurs en avance sur leur temps parce qu’ils ont la politesse d’être en retard sur l’illusion technologique. Cet état doit incarner autant un bond dans le passé qu’un espoir pour les générations futures. Il faut bien comprendre l’attachement au bétail, aux grandes propriétés, à la chasse, à la pêche, à la nature tout court, aux indiens (attachement mêlé de crainte et de racisme), à des valeurs ancestrales qu’autant de mauvais téléfilms ont finis par transformer en archaïsme pour golden boy en mal de préjugés. Tout ceci et plus encore, fonde un état d’esprit dur, raid et fort, on n’apprend pas aux enfants à plier sous le vent mais comme les arbres peuvent rompre autant être un roc. C’est beau comme la cicatrice d’une écorchure.

Notre petite famille vie donc sous des cieux cléments, dans l’ornière d’un avenir tout tracé. C’est une toux, une inquiétude, un beau geste qui va tout déclencher. Va résultat de cette empathie une suite d’événements tragiques. Il faut admettre que rien ici n’est original, tout est parfaitement connu à l’avance, car écrit à l’avance. Que ce soit dans l’Europe des siècles passés, dans cet Etat au milieu du XXième, de nos jours un peu partout dans le monde : les familles « régnantes » traînent ce rame derrière elle comme une malédiction, une tare, la marque indélébile faîte avec le couteau de la honte sur leur arbre généalogique. A moins d’un tiers du livre, d’un quart peut être, on sait tout ce qui va arriver, on connait les enjeux, les obstacles, les personnages, les attentes, les réactions… on fait plus que les deviner c’est comme si on pouvait les écrire à l’avance.  La situation est tellement utilisée par les scénaristes de tout poil qu’on ne doit même plus pouvoir obtenir de copyright sur son dos. « vous pensez bien ma bonne dame, au vu des éléments à aucun moment je n’ai pu deviner qu’il allait s’agit d’un drame familial et des choix qu’il allait valoir faire », mais non on ne se doute de rien.

Mais l’auteur sait tout ça, s’il se permet d’afficher si peu d’inquiétude ou d’affect quant à la présentation de ses personnages, c’est que sa décontraction est ailleurs : dans le lieu. Le titre du roman n’est pas un indice ou une manière d’attirer le regard, c’est bien plus que cela. Bien souvent si on lit des avis çà et là le fait que le narrateur soit un jeune garçon de 12 ans semble donner du charme à l’ouvrage, comme si l’on pouvait y puiser le charme désuet de l’ignorance face à la tragédie. Alors que le narrateur n’est rien moins qu’un prof d’histoire qui se souvient avoir eu douze ans, qui tente non pas de recréer sa naïveté de l’époque, mais qui explique comment il a pu être accepté par des adultes alors que des événements terribles étaient en cours. Ce n’est pas un livre mélancolique ou sur un paradis perdu, chaque intervention du narrateur en tant qu’adulte point du doigt en quoi il a pu comprendre quelque chose, comment il a grandit à cet instant précis. Il y a donc un décalage entre un enfant plongé au cœur d’une situation qu’il tente de comprendre, et le narrateur adulte qui utilise ses souvenirs pour l’aider à coucher sur le papier ses propres réflexions. Nous avons affaire ici à plus qu’un une figure littéraire en guise de narration, enfin disons qu’elle est à double tranchant. Car le titre renvoie à une rubrique historique, comme si le destin de cette famille, le poids mort de ses non-dits, ses exigences et ses charmes étaient le reflet de l’Etat tout entier à ce moment de l’histoire. traiter cet aspect de façon frontale aurait été trop visible et surtout trop grossier, ce parallèle s’effectue en creux de l’intrigue, par petites touches, seul l’épilogue donne ce sens au récit, renforçant le malaise qui nous a parcouru durant ces pages.

Car oui, si le fil du destin est tissé d’un or brillant et inaltérable, Watson l’utilise pour tresser un motif triste et désespéré sur la nature humaine. Les émotions brutes, sans fard, sont le fardeau de l’enfant, elles ne furent pas uniquement difficiles à surmonter, elles constituèrent l’adulte qui narre ce récit. Il en va de même pour le lecteur, qui dans suit le mouvement et se remémore ainsi ses propres drames. Là se niche la puissance de ce drame. Il n’est pas question d’un destin à combattre ou que l’on doit empêcher de s’accomplir, il est question de l’impuissance qui est la notre. Tel l’enfant qui assiste curieux mais incapable d’agir à ce qui se déroule sous ses yeux, qui voit se déployer des sentiments qu’il ne pouvait soupçonner, on se souvient avec lui de tout ce dont nous sommes aptes à nous souvenir mais qui porte la marque similaire de notre immobilisme. Le choix du lieu et de l’époque prend tout son sens, parce que la nature y  a encore un rôle important, elle est un écrin à préserver (pour un enfant) et l’objet du pouvoir familial ; de plus il s’agit d’un tournant historique, après la seconde guerre mondiale les anciens mythes (issus du western) s’effondrent, la noblesse terrienne s’effrite, tout évolue.

Cette décrépitude liée à la réminiscence douloureuse du narrateur et à récit très dense, font de ce récit une véritable petite merveille. Du travail d’orfèvre, loin du far-west et la petite maison dans la prairie, mais au cœur de la douleur et des illusions perdues.

Publicités