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Toujours temporellement très proche du tout début des aventures du JugeTi, cette nouvelle va continuer de nous en apprendre un peu plus sur ce personnage. Encore une fois, elle va tourner autour d’une seule enquête ; toutefois elle ne s’attardera pas sur les fondations morales du personnage. Ici il va s’agir d’innocenter un « coupable idéal » et donc de reconsidérer une suite d’événements donnés comme logique, d’en trouver puis d’en exploiter la faille.

L’élément le plus évident de cette enquête est (comme souvent) la capacité du Juge à garder en mémoire une foule de détails, pour en faire autant d’indices. Ce procédé est très utilisé pour faire de l’enquêteur une forme de « mémoire sur patte », pour révéler au grand jour (c’est-à-dire aux gens qui l’entourent ce qui dans le cadre d’un roman anglais nous mène à 5 personnages [animaux de compagnie compris] et dans le cadre d’une série américaine : les télévisions du monde entier [voir les extraterrestres si l’option Mulder.Scully a été cochée]) les capacités hors normes du personnage. En soit l’intrigue n’est pas inintéressante, elle contient les ingrédients de bases pour un repas sans risque et une pincée ou deux de condiments originaux pour assurer une incursion, brève mais sensible, vers le « tiré par les cheveux » et le « il faut sauver le malheureux innocent qui s’apprête à recevoir son injuste peine au front la bravoure des hommes bafoués  par la justice d’hommes ignorants ».  Le dénouement n’a rien d’original, la résolution de l’enquête non plus.

On peut alors se demander si ce texte possède des éléments dépassant le cadre du récit bien écrit mais se reposant sur ses lauriers. Après tout nous en avons tous lu de ces nouvelles de grands auteurs, qui ne sont jamais vraiment bâclées, mais comme traitées en mode automatique ou avec nonchalance par un écrivain s’appuyant plus sur ses tics que sur la volonté de conter une vraie bonne histoire.  Il ne faut pas se creuser la tête bien longtemps pour découvrir que ce n’est pas le cas. Sous des dehors placides se cache ici l’ajout d’une pierre à l’univers du Juge Ti.

Il est pour la première fois confronté à l’armée qui siège dans le fort non loin de la ville. On apprend que compte tenu de la place de la cité, le pouvoir militaire est très important, que les deux juridictions ne peuvent entrer en conflit, que chacune doit bien respecter ses frontières. Dès lors la volonté de Ti de résoudre une affaire militaire le fait prendre le risque d’une ingérence. Le changement de décor n’est pas initié pour le folklore mais pour affirmer la force de caractère du personnage, qui passe outre des principes établis depuis de nombreuses années pour les besoins d’une enquête qu’il pourrait oublier sur le champ.  Cette prise de position va dans le sens de l’aspect rigide et absolutiste que Gulik cherche à donner à son personnage depuis les premières pages de sa série. Si cette réaction n’est pas nouvelle, c’est la première fois qu’elle prend place dans un contexte autre que la juridiction de Ti. Ainsi qu’il soit écouté (obéit) de la sorte montre l’étendue de son charisme. Si quelques doutes s’expriment ci et là, ils cèdent vite la place à l’extraordinaire présence du juge : sans cette dernière, son pouvoir d’analyse ne pourrait s’exercer.

En agissant de la sorte l’auteur épaissit un peu plus son personnage, il va à l’encontre de l’aspect « super policier » dont il pourrait se contenter pour lui donner plus de crédibilité historique. Un juge chinois de l’époque se doit d’être conscient de son rôle, des limites de celui-ci mais surtout du fait qu’il incarne la justice aux yeux de toute une population. L’erreur de jugement comme une personnalité trop transparente, ne peuvent être à l’ordre du jour.

Pour finir, cette nouvelle fait s’agrandir le monde de la série. En incluant les militaires dans le champ d’investigation de son personnage, Gulik montre qu’il ne l’enferme pas dans un déterminisme spatial (solution la plus évidente si on veut limiter les erreurs dans le cadre d’un récit historique) mais qu’au contraire il cherche à décrire tous les aspects de l’époque qu’il a choisi(e).

Une enquête moins palpitante, plus linéaire mais aussi plus dense et tendue car elle repose presqu’entièrement sur le charisme du héros.

 

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