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Cette nouvelle prend place à la suite du trafic d’or sous les T’ang, une semaine plus tard pour être exact. Robert Van Gulik nous propose un Juge Ti déjà  chargé de grandes responsabilités politiques et économiques. Bien que déjà aperçu auparavant, cet aspect administratif affirme la position clef du personnage pour le bon fonctionnement de la cité. Nous ne sommes pas ici dans une vision platonicienne ou républicaine, l’époque chinoise laisse moins de place aux suppositions, au profit de l’efficacité bureaucratique… et au bon sens.

Van Gulik se démarque de son premier roman car il ne cherche pas à peaufiner l’intrigue. Il mise plus directement sur un affrontement de mœurs ; mais nous y reviendrons sous peu.

L’intrigue n’est pas des plus complexes ou tordues, elle n’est pas vraiment originale. Dès le départ il nous est possible de deviner qui est le coupable. Pour les adeptes des récits modernes, l’intérêt de la lecture risque de fortement en pâtir, mais, vous l’aurez deviné, le point fort de cette courte pièce n’est pas ici. En effet, deviner qui est le coupable est une chose, pouvoir découvrir quel fut son mode opératoire en est une autre. Le procédé est ici monté de façon astucieuse et voir le Juge à l’œuvre revient à observer un mécanisme parfaitement huilé se mouvoir sans aucun faux mouvement. Il émane de lui une forme de détachement tatillon, presque vétilleux…  Le fait d’être conforté dans notre opinion de départ n’est que la cerise sur le gâteau : la grande partie du plaisir s’effectue au gré de la démarche du juge.

Si l’intrigue en elle-même est traitée sur le mode assez classique de l’énigme à résoudre, sans beaucoup d’efforts fournis à sa construction,  Robert Van Gulik en profite pour s’attarder sur deux facettes du personnage et de son univers.

La première est, nous l’avons compris, celle de la bureaucratie et des responsabilités.  Ce domaine est froid, austère, cadenassé dans des protocoles, des tractations, des compromis  qui nous sont familiers (difficile de ne pas s’imaginer les mêmes faux semblants et coups bas en ce qui concerne l’obtention de marché public de nos jours). Reste que l’attitude du personnage, de part sa rectitude, gagne en noblesse et en prestige, si l’on sait qu’il n’aime pas s’acquitter de ce genre de besogne, il le fait avec attention et savoir faire. Le voici donc loin d’être naïf sur les us et coutumes qui régissent le petit monde politique de l’endroit (alors même qu’il vient d’y être nommé). Une attitude de façade qui lui offre tout le loisir d’observer ses interlocuteurs et de les juger.

La seconde facette qu’explore ce récit est celui des turpitudes amoureuses, de la bienséance et de la morale. Pour démêler le vrai du faux, le juge Ti interroge des témoins et des protagonistes pour connaître leur emploi du temps et leurs motivations, une attitude qui va l’amener à découvrir des secrets plus ou moins bien enfouis. Une banale histoire de fesse ? Non il s’agit d’une relation plus complexe et plus hypocrite que cela (je ne peux pas vous en dire bien plus sans dévoiler le piment de l’histoire). Une attitude qui va choquer notre héros, qui va là encore observer les protagonistes et émettre un jugement, cette fois-ci moral, sur la situation. En tous les cas, cet aspect de l’intrigue nous permet de nous immerger plus avant sur les convenances amoureuses de l’époque. De la même manière dans le premier roman, il était notifié qu’une femme violée devait se suicider pour protéger l’honneur de son mari, un fait historique qui en dit long sur les mœurs du moment. Sans être aussi extrémiste la situation proposée ici éclaire les opinions du juge.

C’est de la confrontation de ces deux univers (le bureaucratique et les amours) que nait l’intérêt véritable de cette nouvelle. D’autant que dans les deux cas, on nous montre un juge Ti scrutant les

personnages avec sévérité.  C’est lorsqu’il rend son jugement que l’on peut prendre la mesure de sa sagacité. Il ne rend pas « seulement » la justice. En effet, s’il confond le coupable avec brio, s’il explicite les tenants et aboutissants de l’affaire, s’il punit qui de droit… l’auteur nous le montre également apte à passer outre ses propres convictions pour se montre le plus équitable et juste possible !

Avec  ce texte mené tambour battant, Van Gulik ajoute une dimension nouvelle à son personnage. Il montre comment cohabitent en lui des opinions tranchées et un sens aigu de la justice.  Ses convictions sont fondées sur des principes philosophiques et moraux ( confucianistes pour l’essentiel) rigoristes, mais ce sont ces mêmes principes qui l’enjoignent à ne pas écarter ses pas du chemin de la justice. Là où nombre d’auteurs feraient de ce paradoxe un conflit interne, il y a chez Ti un naturel désarmant (presque débonnaire) à s’acquitter de sa tâche, quand bien même cela va à l’encontre de ses sentiments. Une nouvelle enrichissante.

 

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