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Vingt ans avant Lonesome Dove, qui lui valut le prix Pulitzer, Larry McMurtry explorait déjà les fondements de la mentalité des Etats –Unis du sud. En nous plongeant au cœur d’une petite ville du Texas au tout début des années 50, McMurtry dresse le portait d’une jeunesse désolée.

La ville de Thalia n’a rien de vraiment attirante, perdue entre désert et puits de pétrole, balayée par un vent froid, elle n’offre que peu de divertissements. Le cinéma, le billard et le café du centre sont tous tenus par Sam « le lion » homme puissant, affable en voix de rédemption (il fait office de père de substitution pour de nombreux jeunes de la ville). C’est un endroit où les passions s’assèchent plus vite qu’elles n’ont le temps de vraiment sortir de terre, un lieu de perdition pour quiconque aurait encore une once d’espoir et d’ambition. Seulement voilà, si les habitants de longue date le savent, les jeunes eux courent derrière une chimère, ils veulent un futur.  Et qui pourrait les en blâmer ?

Le roman s’ouvre sur ce panorama aussi lugubre que peu réjouissant, si les héros sont des adolescents qui ont soif de vie et d’aventures, le ton lui se veut mélancolique presque désabusé dès l’entame.  Difficile donc d’être totalement immergé dans cet univers, de se prendre d’une affection pour ces jeunes désœuvrés.

Entendons nous bien, ils sont tous très attachants et dépeints avec force et justesse. Sonny, le personnage principal (enfin celui que l’on suivra le plus souvent), est un véritable cœur d’artichaut pas mûr à qui l’on voudrait bien des beignes à longueur de pages tellement sa candeur et ses bons sentiments s’épanouissent à chaque nouvelle rencontre. Duane, son meilleur ami, qui a tout pour réussir (du charisme, de la force, un charme certain, une indépendance d’esprit etc etc) si ce n’est qu’il est pauvre et encore plus amoureux que Sonny, c’est limite s’il ne s’écorche pas lui-même pour offrir sa dépouille à sa belle pour qu’elle la piétine joyeusement à coup de talon aiguille chaque matin. La belle parlons on, la jeune Jacy, forcément jeune, forcément belle (la plus belle du lycée, sinon ça compte pas, c’est noté dans le cahier des charges), forcément riche, forcément aussi rebelle qu’un lapin nain infirme dans les bras d’un bûcheron adulte de 180kgs (elle crie contre sa mère [la vraie beauté de la ville] et elle s’enferme dans sa chambre pour pleurer) et dont le but semble être d’attirer l’attention sur elle en semant le chaos dans les cœurs. La ribambelle de personnages secondaires se compose d’une femme délaissée, d’un entraîneur macho-virilo-nullo, de jeunes filles en fleurs, de prostitués, d’une serveuse chromée etc etc. De quoi satisfaire tous les archétypes et les poncifs des séries américaines de «happy days » à Dallas en passant par Desperate Housewife. Des caractères attachants, des quiproquos amoureux, de la trahison et des grands sentiments… une forme de gâteau à la crème avec surplus de crème. Alors pourquoi est-ce si bien ?

La dose de mélancolie qu’installe l’auteur offre une chose que nombre de scénaristes du petit (et du grand) écran ont oubliée : l’intelligence. Cet élément est trop souvent remplacé par le second degré ou les sarcasmes. C’est même l’élément qui montre l’aspect « jeune » « contemporain » « adulte » « novateur » des nouvelles séries télés, mais à bien y regarder entre le premier degré trop sentimental  d’antan et les sarcasmes triviaux supposés décontenancés la narration et satisfaire le spectateur comme dans Dr House, il n’y a pas beaucoup de différences. Dans ce genre de situation : la petite ville emplie de personnages prototypiques, on a finalement plus souvent affaire à des « comportements » qui ont des « réactions », les péripéties, les drames et les émotions devenant alors fortement liés à ces comportements. C’est une recette efficace à court terme, mais qui nécessite beaucoup de rebondissements car à long terme la fatuité et le burlesque reprennent ce qui leur revient de droit. Créer un personnage pour lui insuffler de l’intelligence, ça ne veut pas dire le rendre conscient de ses actes, du moins ce n’est pas lui accorder la capacité à arrêter le temps, les émotions à prendre du recul pour glisser une réplique assassine ou changer de direction. C’est (presque au contraire) le faire agir selon son envie du moment, ses désirs secrets au nom de l’ambivalence humaine et de toujours montré qu’il cherche à justifier ses actes à ses propres yeux. Dans n’importe quel soap ou sitcom, Jacy serait « la méchante et perverse jeune fille qui ne pense qu’à sa propre gloire » tant il est vrai que ses actes semblent gouverner par la suffisance. Chez McMurtry on décèle chez elle un ennui prodigieux, si elle se donne tant de mal c’est surtout pour ne pas avoir à mourir d’ennui et tant pis, tant mieux pour les ragots. Elle est en partie consciente de cela, elle agit volontairement pour attirer le regard des autres, mais elle ne mesure les conséquences de ses actes qu’une fois la machine lancée.

Dans le même esprit et sans trop dévoiler l’intrigue, il serait intéressant de faire une comparaison entre la relation qu’entretien une des desperate housewife avec son jeune jardinier et la relation qu’entretien Sonny avec une femme plus âgée que lui. Une cinquantaine d’années sépare les deux actions similaires, autant de changements de mœurs et pourtant le traitement de McMurtry reste le plus vivant, le plus affuté, le plus juste : parce qu’il ne poursuit pas le but de faire réagit à tout prix son lecteur. Les relations chez l’auteur éclosent ou se fanent  parce que c’est dans l’ordre des choses et non pour une raison cachée que l’on va pouvoir exploiter par la suite. C’est sans doute pour cela qu’il fait un bon scénariste (rappelons qu’il est le co-auteur de brokeback mountain).

Toutefois, si ce roman m’a plu par son approche sombre et faussement monotone, je trouve que l’écriture de l’auteur se prête plus à la saga. Le fait qu’il est voulu reprendre ses personnages pour d’autres tomes ne m’étonne guère, mais cela ne m’étonnerait pas qu’il est pris cette décision après coup et non au moment de rédiger ce premier opus (qui se suffit à lui-même). Pour moi il laisse ici trop d’éléments en suspends, certains personnages sont à peine esquissés, on aurait aimé en savoir plus sur eux. Forcément il se focalise sur les trois jeunes gens, ce qui est logique, sans propos n’en pâti pas mais je regrette un peu que la désolation soit déjà si définitivement installée dans le cœur des adultes qu’on ne puisse en savoir plus.

Reste l’intrigue, quasi inexistante à l’image d’un american pie moyen, nous avons affaire à des adolescents dont le principal souci est d’avoir des rapports sexuels. Plus encore qu’aujourd’hui, cette étape marquée le passage à l’âge adulte, pour preuve on la voit souvent associée au mariage. Le propos ne perd pas de sa force, mais il est socialement ancrée dans les années 50 difficile de l’en déloger. Cette « quête » remplie tout le livre, elle se nourrie d’espoir, d’envie, de chamboulement, de grandes décisions… pour qu’au final, il ne soit plus question que de stagnation, de remise à zéro.

Plus que bien d’autres qui optent pour le même propos, ce livre est l’histoire du rêve américain, des rêves d’une jeunesse manquant d’expérience, d’adultes impuissants si ce n’est à les regarder commettre les mêmes erreurs qu’eux à leur âge… une histoire de rêve brisé, sans fracas ni éclaboussure. L’american way of dream prend souvent des inconnus pour les dresser aux rangs d’icônes de la réussite sociale et nationale… l’auteur poursuit le chemin inverse. Un portrait glaçant comme le vent qui balaie les rues de la ville.

On notera bien évidemment l’importance des « symboles » comme le cinéma, le billard ou le café (ou même le driving, le puits de pétrole ou la décapotable) il serait pertinent d’en parler, mais trop en dire n’irait pas dans le sens de ce blog.

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