Mots-clefs

, , ,

C’est en parcourant encoredunoir (oui encore) que j’ai trouvé cette réédition d’une collection de recueils de nouvelles ayant comme thème une ville. En plus de me plaire cela avait le bon goût de me faire découvrir des auteurs inconnus pour moi (sauf deux, sur plus d’une quinzaine autant dire que je n’avais pas prévu mes petits brassards pour cette plongée dans l’inconnu). Londres est une ville fascinante, d’un point de vu littéraire j’entends, la parcourir à la suite d’auteurs contemporains sous l’égide de la noirceur polardesque augurait de bons moments en perspective (oui, passer son temps à lire des histoires sordides est un bon passe temps).

Allons-y pour un avis sur ces nouvelles compilées par Cathi Unsworth. Le recueil est découpé en quatre parties distinctes, je suis ici l’ordre d’apparition (et je suppose de lecture sauf si vous êtes du genre à jouer à pique nique douille avant de choisir) des textes. L’introduction est courte et pose la volonté du projet, rendant à Londres son passé dégoulinant de peur, de meurtres, de mythes montrant que le crime est l’acte fondateur de la ville, un programme alléchant en perspective. On remarquera que la majorité des auteurs sont des journalistes, que beaucoup ont travaillé dans ou autour du milieu musical et qu’ils ont un penchant pour l’alcool et les années 70.  Redressez votre crête, prenez un air méchant, descendez une bonne pinte… c’est parti.

–          Backgammon de Desmond Barry

Un sentiment d’autobiographie hante ce texte, l’homme rattrapé par son passé glauque alors qu’il tente de dépasser son présent par l’espoir d’un futur meilleur, cette image résonne comme familière pour le lecteur.  Ce qui n’était qu’un souvenir et qui revient emplir de remord le personnage, cela est un thème déjà vu mais bien traité, on est très vite dans le récit (c’est important dans une nouvelle). Malheureusement, il m’a semblait qu’il s’agissait plus d’une action issue d’un roman ou d’un film, enfin d’une œuvre plus grande. En effet, j’ai eu du mal à m’identifier au narrateur ou même à comprendre ses motivations, du moins l’enjeu du drame. Bien évidemment l’angle d’attaque nous montre comment et combien un quartier de Londres a pu changer, comment ce qui n’était qu’un jeu prend d’autres proportions car les années passent. Mais tout de même, peut être parce que je m’attendais à autre chose,  je fus désarçonné par cette entrée en matière, choix original pour un tel recueil.

–          A bloc de Ken Bruen

Là je me suis sentis beaucoup plus happé par le récit, la première personne est plus incisive, plus dure, plus brutale. Le cynisme affiché, les sentiments que l’on subit en pleine conscience de nos actes mais notre constance à vouloir les rationaliser, c’est un exercice dangereux pour un auteur qui nécessite que la complicité avec le lecteur s’établissent rapidement. C’est le cas ici, notamment avec une entrée en matière brutale, en quelques lignes on sait à qui on a affaire, on ne peut plus échapper aux griffes du narrateur. Et puis comment résister à ce trou de cigarettes ? Moment exquis et définitif ou un homme amoureux laisse une femme qu’il connait à peine trouer son tapis, pour ensuite se dire qu’il doit le changer dans un haussement d’épaules. Image parfaite, que l’auteur sera reprendre à merveille, donnant ainsi à son texte la dose d’ironie facile nécessaire.

–          Rigor Mortis de Steward Home

Voici un partis pris vraiment très intéressant, en quelques lignes les causes de la criminalité londonienne des années 50-60 sont exposées avec brio. Une introduction de choix pour un flic ripoux, au cœur d’une enquête poussée, menée rapidement en faisant fi des obstacles le tout en parallèle avec des considérations sociales tombant toujours juste. Un texte vraiment bon, jouant sur notre expérience du jour avec une certaine perfidie. Il faudrait que je puisse vous entretenir du traitement mais cela reviendrait à vous raconter l’histoire et là ça gâcherait le plaisir… il y a plus qu’à vous laisser porter.

–          Maida Hell de Barry Adamson

Là encore l’auteur joue sur la surprise (technique plus que courante pour les nouvelles, mais réussir son coup est une autre paire de manches), là encore le chroniqueur se voit brider dans son opinion sous peine de trop en dire. Toutefois on remarquera que le style froid, presque clinique, d’Adamson s’entremêle à merveille avec les paragraphes décousus sans lien évidents. Donnant à l’ensemble un rythme de litanie pontifiante et inquiétante ; il n’aurait pas été possible de faire mieux. L’ensemble est plus que cohérent, il est nécessaire !

–          I fought the lawyer de Michael Ward

Le genre de texte à l’air léger, de ne pas y toucher. La nouvelle « faussement pas écrite », on veut y percevoir un exercice de style comme un autre, un moyen de dénoncer les véreux avocats ou de faire un parallèle entre eux et les petites crapules de bas étages.  Et puis au fil des lignes, des idées qui s’enchaînent on se retrouve berné, hypnotisé par l’aspect gauche du narrateur on ne prend pas garde à la narration qui nous prend à revers. Ward pointe du doigt une terrible réalité : les méchants sont au courant de ce qu’on peut les faibles, les anonymes peuvent leur faire. Ce réalisme là n’est pas fait pour nous réjouir, il ne reste que les cabrioles pour encore y croire.

–          Je déteste ses doigts de Sylvie Simmons

Bon ! Voilà du lourd, du très lourd même ! Simmons est folle et c’est un délice de la suivre sur les chemins de son trip sous LSD, d’autant qu’il est parfaitement maîtrisé… un comble.  Tout se tient dans cette farandole monstrueuse, tout fait sens, chaque élément renvoie à un autre d’une manière sordide, macabre. En tirant le fil narratif par tous les bouts l’auteur nous fait vibrer sur différents tons, on a du mal à voir où elle veut en venir mais on s’en prend plein les neurones. C’est comme si l’on vous invitez à un concert d’un petit groupe local et que soudainement les Ramones et la neuvième de Beethoven se mettent à vouloir faire un bœuf sur vos genoux. Le pire étant qu’au milieu des décombres de votre cervelle en fusion une sensation de plaisir et de satisfaction malsaine vous envahie. Le danger avec ce genre d’histoire branque c’est qu’elle puisse vous plaire, c’est un coup à ce que vous découvriez des parts cachées de vous-mêmes (et à la dynamite encore) c’est mal. Enfin il y en qui disent que c’est à ça que pourrait servir la littérature de là à les croire… vos osez sauter dans le vide.

–          Rituels au parc de Dan Bennett

(Pour information il s’agit de la première histoire du recueil qui ne soit pas écrite à la première personne du singulier)Après la folie des doigts, le calme d’un parc public serait le bienvenu, ses chevreuils, ses joggeuses, ses petits enfants qui jouent, ses tueurs psychopathes… la routine en somme. En nous mettant dans la tête d’un maniaque sexuel Bennett ne prend pas vraiment de risque, ce tout de passe passe narratif a déjà été fait maints et maints fois. Toutefois, il parvient à se démarquer par la densité incroyable de son récit, sa force est de s’imprégner d’une tournure d’esprit, de la chauffer rapidement afin de pouvoir aussitôt la tordre et lui imprimer sa marque. De quoi nous capturer le temps de quelques pages avant de nous relâcher troublé, désorienté, intrigué. Un texte du plus bel effet, comme un coup de pinceau, un coup de couteau, esthétique, puissant avec la politesse de ne pas trop en faire, de ne rien ruiner.

–          Trouble is a lonesome town de Cathi Unsworth

Sans être révolutionnaire ce texte s’appuie sur une bonne idée : le lecteur de nouvelle à des attentes. En effet on veut être embrigadé rapidement, chamboulé, caressé, surpris et finalement c’est pantelant que nous réclamons une nouvelle dose. L’auteur nous prend son héros et le lecteur à ce piège de l’attente, car bien souvent qui dit attente dit situation déjà connue, déjà vécue, que l’on est à même d’anticiper, à laquelle on peut se préparer (c’est pourquoi bien que le lecteur est l’esprit ouvert, il devient difficile lorsqu’il s’agit de nouvelle car l’histoire n’a que peu de temps pour à la fois le stimuler et le droguer, pour faire plier la conscience sous le joug de l’imaginaire). Ainsi, c’est tendu et prêt à en découdre que l’on lit certaine nouvelle, dans une posture d’attente. Au cœur de cette attente se niche l’espoir, en jouant sur cet état de fait puis en le déjouant. Unsworth joue avec nos nerfs, créée une apesanteur narratif, un poids dramatique intéressant.

–          Chelsea 3 Scotland Yard 0 de Max Décharné

Voici la nouvelle que j’aurais placée en début de volume, pour moi on a typiquement affaire à un exercice de style. Une bonne atmosphère, un style, une idée, un narrateur bien campé sur ses positions, une épaisseur noire et gluante. Tous les ingrédients me direz-vous, et bien pas vraiment il manque à tout cela de la subversion, de l’originalité, l’aiguille sauvage d’un imaginaire étranger prêt à vous dévorez le cœur et les tripes au coin de la page (j’en fais un peu trop mais vous voyez le tableau). Le monstre littéraire n’est pas là, on le regrette un peu. Mais ça c’est si on est un habitué, si au contraire vous êtes un petit nouveau dans le domaine, si vous êtes du genre à tendre votre peau juvénile sous le scalpel du premier écrivain venu : cette histoire est pour vous. C’est attendu, c’est bien foutu, c’est à mettre au début. Là je suis resté sur ma faim (à hurler avec le loup du parc).

–            De l’amour de Martyn Waites

Bienvenu dans le quart monde anglais. Dans la pauvreté de la pauvreté, dans la dépression sur canapé comme remède au chômage, dans la perte des valeurs, dans la perte des repères, dans la réalité que les politiques négligent ou exhibent en chiffres aux moments des élections. Là ce n’est plus la boue des polars noirs dont on parle, c’est la boule de haine qui gonfle dans votre gorge. Cette confession d’un raciste ordinaire est poignante, forte, cruelle, terriblement vraie. L’auteur vous poignarde le bide, passe sa main à travers vos organes internes, finit à force de triffouillage, par mettre la main sur cette fameuse boule de ras-le-bol,  la sert bien faire et tire suffisamment brusquement dessus pour vous retourner comme une vulgaire carcasse. Génial ! (impossible d’en dire plus, cela serait en dire trop vous l’aurez compris, mais c’est un texte sublime autour de la notion d’incapacité à gérer nos émotions, ce mal fluidement 3.0 qui gagne les populations).

–          Sic transit gloria mundi de Joolz Denby

Sorte de journal intime  écrit pendant les périodes d’éveil d’une anticonformiste est retrouvé des années plus tard, cette nouvelle fout un coup de pied dans le gentil mythe de « l’underground c’est le paradis, parce que la société méchante fait rien qu’à nous embêter ». En tapotant gentiment sur la tête des 80’s comme années de l’ennui mais également de la gloire facile, et des lendemains qui déchantent dans le vomi de la veille, Denby se paie une tranche de mélancolie. Poison de l’âme, elle exorcise le sentiment avec une batte de base ball, offrant un style tordu, écorché, recherchant à chaque paragraphe la fulgurance d’une impression que l’on ne pourrait disséquer que quelques secondes avant d’avoir à la rendre à l’humanité faute de pouvoir en payer les traites.  L’ensemble parait creux au final, comme un journal intime, mais la marque de la chaussure est bien présente dans notre représentation de ces années là à Londres, difficile de défaire des illusions mais encore plus dur d’y croire à nouveau.

–          New Rose de John Williams

Encore les 70’s, encore la recherche d’un camarade disparu, encore un pensum autour de « c’était mieux avant », encore un méchant retour de punkitude qui vire à la crise de la quarantaine pour assumer son coup du fist fucking au prozac… et puis non. Williams fait reposer toute son histoire sur cette quête typiquement masculine d’un passé perdu, forcément et férocement glorieux, magnifique, absolument merveilleux et tellement mieux que la monotonie abrutissante d’une vie pépère et bien ranger. La mélancolie de la crise de la quarantaine comme moteur V8 nitro façon mad max dans les tubulures nerveuses. Façon de dire qu’on a encore la bandaison heurée à 40 piges passées et qu’on aimerait bien savoir quoi en faire. Rien de surprenant et bien si, jetez vous sur cette nouvelle et vous en reviendrez de la morsure incarnadine et sulfureuse de la jeunesse qui vous secoue les baloches, le pragmatisme d’aujourd’hui est la meilleure des capotes.

–          L’île aux pingouins de Jerry Sykes

Il doit être écrit quelque part que chaque recueil de nouvelles de posséder son conte, son moment lunaire. C’est avec ce récit que j’ai perdu pied. Au départ son aspect « choc des générations » m’est apparu comme un moyen savamment réfléchit, un joli traquenard, pour placer l’inquiétude et l’angoisse en lieu et place de l’espoir. Un jeune rencontre un vieux, ce dernier devient une sorte de modèle de figure tutélaire, les choses s’arrangent et tout va bien dans le meilleur des mondes… enfin quelque chose dans ce genre. Du coup je me méfiais, et j’avais bien raison très vite ça tourne au drame à l’horreur sur le palier, à la triste impotence d’un homme face à des événements qu’il n’est pas apte à comprendre, alors les gérer vous pensez bien.  Sauf que vous en êtes là, à vous prendre la tête entre les mains face à la cruauté du monde, quand vous vous retrouvez effectivement à nager au milieu de pingouins improbables (je ne sais jamais s’ils nagent ou pas les pingouins, mais comme ils sont improbables on va leur prêter des qualités purement conceptuelles, c’est bien pour ça les concepts). Le conte se dévoile à la toute dernière minute, comme un papillon de nuit fugace. Ce que l’on croit être une chronique sociale (et ce qui l’est aussi par bien des aspects) se révèle être une expérience à la limite de la fantasy.

–          Montée sur un cheval blanc de Mark Pilkington

Londres c’est aussi un monde cosmopolite, des immigrés de tous les horizons, des communautés, des cultures, des concessions mais aussi des chocs. Pilkington nous propose d’atterrir au beau milieu d’une onde de choc et de voir comment on va s’en tirer. Dès le départ il ne fait pas bon trainer dans le coin, il ne fait pas meurtre moisi comme ambiance, il fait : la peur solidifie jusqu’à nos os. Quand le découpage en règle d’un enfant devient la garantie de l’ordre mondial… ce n’est pas le pire, le pire c’est que cela ne trouve aucun écueil de logique dans notre raison. On se retrouve la gueule à moitié arrachée par l’hameçon , autant le gober en entier. Un récit court, violent, dérangeant qui joue la carte du préjugé et du jusqu’auboutisme avec une délectation maladive. Une bonne purge de nos bonnes intentions.

–          Le sud de Joe McNally

Arrive le moment fatidique, je n’ai pas aimé les deux dernières nouvelles du recueil. Celle-ci parce qu’elle est au bord du fantastique, au bord du réalisme, au bord d’un style fort et intense, au bord du délire fiévreux qu’apporte la fée inspiration, au bord de me plaire. Peut être est-ce tout simplement une incompatibilité de style, peut être l’auteur à t’il voulu trop en faire (il s’agit de son premier texte de fiction), mais j’ai lu cette histoire sans que le moindre atome crochu ne nous lie, sans flèche de cupidon planté au fond du cœur. Le but comme le propos me sont tout à fait étrangers. L’auteur en fait trop et trop vite, sans jouer sur le rythme pour couper son élan et nous happer dans le vide ainsi créée, pour que cela m’étonne, m’intrigue ou m’intéresse. Mais cela doit venir de moi.

–          Who do you know in heaven de Patrick McCabe

Comme pour le récit précédent je ne suis pas parvenu à comprendre, encore moins à entrer, dans cette histoire. Là aussi c’est pour moi une histoire de limite. L’effet recherché est présent, soigné, maîtrisé, sur ce point je n’ai aucune critique négative à formuler, j’ai même accroché au tout début. Toutefois, j’ai eu la désagréable impression que l’auteur n’avait pas besoin de moi pour son récit. C’est-à-dire que lorsqu’on lit de la littérature « expérimentale » ou «sans concession » , on s’attend à ce genre de ressenti. Mais ici, il y a une histoire, avec une approche narrative particulière et originale, reste que l’histoire est bien présente… un peu par hasard, elle semble toquer à mon esprit pour me demander l’aumône alors qu’elle est habillée de vêtements chics.

En conclusion, si je déplore certains choix «tactiques » quant au placement de certaines nouvelles, l’ensemble apparait comme cohérent, alternant habilement des récits de grandes valeurs et d’autres plus légers (c’est entièrement subjectif, mais il sera difficile à tout amateur acquérant cet ouvrage de ne rien trouver à sa mesure). D’ordinaire je mets les pochettes de la musique que j’écoute pendant que je lis, ici c’est encore plus facile : les auteurs ont déjà fait leurs choix.

 La playlist des auteurs pour cette anthologie est disponible : ici.

Publicités