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On sort de certains ouvrages plus abîmés encore que lorsque nous y sommes entrés. Il faut dire que Robbins est un auteur « à part ». Ouvrir un de ses ouvrages, si plonger revient à vouloir mater un Ed Wood sans drogue, ni ami, pour le plaisir pervers de voir un homme se débattre avec une pieuvre géante en plastique, pour tenter de fusionner avec la loufoquerie perverse ; pour finalement  tomber sur un montage halluciné. Au milieu des images des séries Z du plus mauvais réalisateur de tout les temps, on aurait droit à des bouts de Kubrick, Kurosawa, Malik , Lynch ou Ozu.

Si vous lisez le quatrième de couverture, l’intrigue, enfin l’intrigue disons la suite de péripéties incongrues qui tient lieu de prétexte saugrenu aux quelques phrases composants cette accroche de fin de livre, va vous paraître des plus ostensiblement délirante. Dès lors vous vous attendez à l’explosion gigantesques du farfelu en ouvrant la première page, vous serez là aux aguets, les pieds arc-boutés au sol, les nerfs comme des câbles d’acier, les globes oculaires reposés prompts à répondre à la moindre stimulation, la porte fermée à double tour, l’électricité coupée, à la limite vous aurez même eu l’intelligence de prévoir cette lecture en parallèle d’un pèlerinage sur un pic désertique au fin fond d’un désert inconnu, bref votre canapé de lecture étant malléable à merci : vous avez revêtu votre costume de lecteur aguerri, rien ne pourra vous surprendre.

 Enfin, moi j’en étais là, je pêchais par orgueil, le genre cocktail d’ego surdosé à la vanité, livre sous le bras j’arpentais  le night-club de la suffisance sociale, prêt à en découdre avec n’importe quel pseudo érudit se targuant d’être critique littéraire sous prétexte qu’il publie trois mots dans on ne sait quel torchon trop lu. Moi, j’avais déjà lu du Robbins, moi je savais où j’allais, moi je pouvais me permettre de continuer à en lire, moi j’avais le droit de poser un avis sur son œuvre comme dieu déposa les tables de la loi, moi je pourfendrais la moindre tentative fut-elle accidentelle d’analyse totalitaire de son œuvre, j’étais un lecteur, un vrai, un qui vit pour ça, qui rechigne à se commettre avec d’autres représentants de cette race d’attardés congénitaux gavés des pitreries masturbatoires de la télévision tant qu’il n’a pas terminé de s’humecter le cortex avec les pages bénit de son livre en cours. J’étais l’un des élus, je pouvais parcourir le monde sans honte, le front haut, si d’aventure je venais à croiser l’auteur je pourrais le rassurer d’un hochement de tête suggestif : je l’avais compris, son œuvre ne dépérirait ni dans l’oubli dans les colonnes « littérature » de Elle.

Oui, le lecteur qui s’élève au-dessus des masses béates des consommateurs lambda en oubli souvent qu’il est lui-même un mouton de consommateurs (il est du genre à croire que lui se cultive alors que les autres sont tout juste bon à être gavés, il hiérarchise le savoir pour mieux pérorer sa propre suffisance). J’étais l’un de ces là, puis Robbins m’a foutu un bâton de nitro dans les yeux et j’ai pleuré des larmes de remords couleurs acides, croyant éteindre la mèche.

Il y a les grands auteurs ceux devant qui, qu’on les apprécie ou pas là n’est pas le souci, il est bon de venir se ressourcer de tant à autre, il y a les auteurs que l’on chérit parfois avec raison parfois contre les vagues déferlantes de la raison d’autrui, il y a les auteurs que l’on teste et que l’on oublie ou que l’on remet à plus tard et il y a les horreurs rampantes qui vous guettent dans l’ombre. En général le jeune lecteur est immunisé face à cette dernière catégorie, il n’a pas encore suffisamment aguerri son esprit pour tomber dans les pièges tendus par l’auteur. Si vous donnez « cent ans de solitude » ou « le rivage des Syrtes » à un fougueux débutant, il vous renverra un sourire pantois mêlant la crainte, l’incompréhension et ce petit pétillement signifiant que votre présence lui rappelle les délires de sa tatie sénile recherchant son dentier dans l’eau des cabinets alors qu’il les occupe. Il aura lu, il aura aimé mais son âme encore toute flapie par les éructations naïves de l’enfance n’aura su se gorger aux soubresauts littéraires d’auteurs-assassins. Ce n’est qu’une fois foulée au pied (ou au sabot pour les plus hippophile d’entre vous) les plaines arides et eckhartiennes de la lecture, qu’une fois qu’il aura fait la cruelle expérience de la perte de son innocence qu’il pourra être à même se souffrir de tout son être, car la bonne littérature est souffrance. Arrêtons nous quelques instants sur la signification de ce passage, l’innocence ce n’est pas une forme sibylline ou éthérée de la joie de vivre version enfantine ou réactionnaire, c’est le moment où on peut encore « faire l’expérience », car (et désolé si ce trait d’empirisme emprunté à Locke et à ses potes vient entacher quelque peu des conceptions idéiques/innéismes) une fois que le cerveau, l’esprit, les neurones ce que vous voulez, à fait l’expérience d’une idée il ne peut pas faire machine arrière. Cela parait évident, et ça l’est, si ce n’est que l’abrutissement des masses consiste à enrober de tonnes de sucres la répétition infini de schémas préétablis pour faire croire au consommateur culturel que c’est « tout nouveau » « tout beau » « du jamais vu » « unique » et j’en passe. Alors même que le lecteur lui se trouve devant l’impossibilité de ne pas pouvoir penser, de ne pas pouvoir abstraction de ce qu’il sait déjà. Ainsi, il est impossible de ne pas faire marcher nos cellules grises à complot, assassinat et autre mobiles sordides lorsqu’on en est à notre 150ième roman policier (celui qui vous dit le contraire n’est pas un lecteur c’est l’une de ces personnes qui tombe dans le panneau du divertissement, de : l’art est une substance me permettant d’aérer mon cerveau des affres de mon quotidien, je dois donc y entrer tout sale et en sortir tout propre car, c’est bien connu, une œuvre d’art est un strigile et en plus ça me permet de donner un avis sur tout). Le lecteur est humble (sauf quand il sort en night-club son bouquin sous le bras ou qu’il se prend pour Frédéric B pour qui le talent ne dure pas même trois ans), il n’ouvre pas sa bouche n’importe quand et n’importe comment pour dire n’importe quoi. Mais au-delà d’une certaine dose, il ne peut s’empêcher d’être à la fois « dans » l’histoire s’identifiant aux personnages et en « dehors » de celle-ci cherchant à savoir comment marche le bousin. Ici, on l’aura compris, le passé et la sensibilité du lecteur joue beaucoup. Un amateur de polar aura du mal à se défaire de certains réflexes paranoïaques, un amateur de roman sociaux du contexte social, historique ou politique. La culture (la vraie, pas celle vendue par la politique comme un cadeau bonus surprise dans un paquet de lessive) contient donc la joie de pouvoir comprendre plus de subtilités mais aussi la malédiction de ne pas pouvoir ne pas les comprendre (oui, j’aime les négations compliquées).

Ce n’est qu’une fois pétri de la certitude de sa supériorité que le lecteur pourra s’abreuver la tête haute aux classiques et autres lectures « difficiles » avec la possibilité d’en sortir « vainqueur ». Nouvel aparté, bien évidemment et encore heureux, il est possible d’apprécier un classique sans tout un parcours du combattant dans la bibliothèque municipale du coin (et de ne pas se prendre pour LE lecteur si on sait garder la tête froide ou, à défaut, un saut plein de glaçon sous la main). Toutefois les prédispositions permettant à un jeune oisillon, tout juste issue de la métamorphose d’un œuf à la coque en devenir, de comprendre les circonvolutions d’un auteur doué, existent mais elles sont rares. Le plaisir est souvent lié à cet oreiller de certitudes et de connaissances qui nous tient lieu de cervelle, mais pas nécessairement.

Reste que, j’étais donc ravis de mon pédantisme de vieux con qui a de l’avenir, car « oui, j’ai lu des livres » et « oui, je vous emmerde », lorsque j’ai pris ce bouquin sur ma table de chevet. Ce qu’il y a de bien avec ce livre c’est que si vous ne vous attendez à rien, vous allez vous taper un tour de montagne russe façon « j’aurais peut être pas du prendre de l’acide avant moi finalement », et si vous êtes du genre à le regarder droit dans la typo histoire de conforter votre choix… vous allez prendre tout aussi cher.

Robbins ne tape pas là où ça fait mal, ce n’est pas le meilleure prose venue de l’ouest (dans le sens où aucun écrivain ne peut ni ne pourra jamais revendiquer ce mérite et encore heureux), ce n’est pas le maître du scénario et s’il fallait vraiment le décrire j’opterais pour un Umberto Ecco sous acide croisé avec Bashō, que l’on rencontrerait sortant des chiottes d’un bouge de Calcutta tout heureux de venir de violer Hunter S Thompson sur fond de « you’re lost little girl » des Doors, mais ce n’est là qu’une approximation… en vrai il doit faire beaucoup plus peur.  Robbins n’écrit pas, je m’en suis rendu compte beaucoup trop tard, il pénètre dans votre cerveau. Ô non point dans les endroits habituels, il ne va pas venir vous grattouiller le bidon avec un humour anglophile, ni le cortex avec de la philosophie complexe, ni les émotions avec des éruptions de sentiments convexes. Il fouille, excave, creuse l’endroit le plus intime de votre conscience, l’endroit dont même vous n’avez pas encore pu visiter toutes les pièces : votre imaginaire.

Au milieu d’idées lumineuses, de connaissances branques et tellement hors de propos qu’elles en deviennent indispensables, de considérations et de digressions plus palpitantes les unes que les autres, il manie la métaphore à un rythme, à un tel niveau de qualité qu’il devient impassable de repasser derrière lui. Robbins incarne « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » de Lautréamont, avec en prime un sens maniaque de la précision, du tir au pigeon sur votre cerveau. Au bout de quelques pages il aura définitivement épuisé toutes vos ressources mentales, il vous laissera exsangue, vous languissant d’un désir torride pour sa prose. Il n’est pas question de déifier le propos ou l’auteur, mais notre plaisir.  Des lagunes de la contemplation la plus abstraite, aux constations acides sur nos sociétés pourries, aux crevasses asséchées des larmes du romantisme, en passant par la tranche acidulée du citron de l’amoralité caressant le velours de la foi et des amours vraies on en prend plein les mirettes, on envoie le monde se fabriquer un sac à vomis en laine de mammouth pour être certain de lire ce livre en paix !

L’univers de Robbins est inutilement alambiqué ! Ça tombe au poil : le beau doit être inutile. Il n’y a guère que les richards croyant encore au sens de l’esthétique de la haute couture pour se persuader que la beauté a un sens.  Mais ce n’est pas un univers chaotique, Robbins à peut être (très certainement) un don pour l’écriture son style montre bien à quel point il confectionne les mots et les phrases, à quel point il est un artisan du choc des images, un stakhanoviste de l’oxymore. Le positionner comme un fou génial ou un artiste dont le talent fuse de son clavier.stylo comme d’un sexe turgescent à la face d’un mode qui le glorifie, serait une erreur. Si l’on referme ce livre comme l’on quitte l’être aimé, avec la joie de l’avoir vu qui déjà se transforme en souvenir et la mélancolie qui s’enroule sur la silhouette qui s’en va. C’est qu’il y a là un travail de construction, une œuvre voulue dans le but de nous bouleverser et non de nous épater.

Le piège de ce livre et de ne pas laisser le lecteur indemne ou, pire, satisfait de sa lecture. Au milieu du dancing mondain du club des lecteurs, la trappe s’ouvre sous vos pieds, et c’est le cul dans les ordures et la tête plein de pelures de bananes rances que vous prenez conscience de votre insignifiance tout autant que de votre besoin d’imagination… c’est là que Robbins vous offre le plaisir de lâcher toutes ces vétilles pour revenir vers vos livres. Il s’agit sans doute de l’un des tous meilleurs auteurs du XX/XXI ième siècle, il déborde allégrement le cadre de « genre littéraire ». Cette manie a ne pas vouloir être classée, fait qu’on le range très vite dans la catégorie « auteur dérangé.dérangeant » sans y voir autre chose qu’une suite de lubie orchestrée autour d’images hallucinantes, or il apporte et permet bien plus que cela. Il offre un véritable voyage intérieur, ne cessant d’interroger nos attentes, nos envies et notre soif de savoir comme de dépaysement. Robbins est un auteur qui prend des risques, constamment à traverser les chutes du Niagara sur un fil, sans rappel et il vous fait signe de le rejoindre.

 Ceci est un avis digressif à chaud et à poils, il ne constitue en rien une tentative d’approche d’analyse du roman, tant cette dernière demanderait beaucoup plus que quelques phrases jetées en pâture à ma propre satisfaction.

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