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Fraîche comme la rosée du matin ? L’image du jeune auteur de polar américain venant d’un cursus plus ou moins singulier qui sort un premier roman novateur, frais, original, qui résonne comme un coup de pied dans la fourmilière des sorties de l’année… (Choisissez votre camp camarade lecteur !) en prend un coup dans la gueule au fil des années. Faut bien le dire : on n’y croit plus trop à ce qui est devenu un plan marketing (enfin dans la plupart des cas). Le genre plateau télé, devanture de magasin, petit bandeau de libraire avec le cœur dessus et le « apprécié par » ou le sourire Colgate qui vous déchire la rétine pour écrire en lettres de feu dans votre cerveau exsangue « lis ça pour l’été ! ».

D’ailleurs, je sais pas chez vous, mais chez moi mon libraire (oui, alors soyons clairs je vais vraiment chez un libraire, chez plusieurs mêmes et rarement sur les sites internet ; du coup le livre chez moi ça doit être un truc lié à l’enfance tout ça…) semble découvrir le polar juste avant l’été (enfin il existe également un créneau sur le polar d’hiver avec les « polars venus du nord » : c’est tout pareil mais il faut des moufles et apprendre à claquer des dents de peur devant un feu de cheminée… ça s’apprend). Alors « tant mieux » si les gens lisent, si au moins « une personne » découvre le plaisir de lire avec un bon polar… mais franchement avec ce genre de considérations on finit par être ravis devant tout et… n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. Je ne nie pas la qualité de toutes les sorties de polar sous ce format ; mais il devient difficile de rester vierge de toute attente devant un livre…

Bon, où en étais-je ? Ah ! oui ! donc… Tenuto est un frêle et nubile auteur de polar tout droit sortie de l’œuf de la guerre du golf… donc autant continuer à écrire ce que je pense de son premier roman en français ça m’évitera une incompréhension et une possible rixe. Il signe ici son premier polar

, comme il est paru dans la collection Totem de Gallmeister et que le reste de la parution est de qualité, on a de quoi voir venir. C’est rare de pouvoir choisir un livre uniquement par sa collection, enfin pour moi c’est la première fois que je ne me pose plus de question : nouveauté, totem, achat, plaisir. ce n’est qu’après que j’ai vu le bandeau, le sourire colgate et tout le fatras qui va avec.

Si vous en avez déjà marre de lire cet avis et que vous voulez savoir si oui ou non cela vaut le coup de lire ce livre, la réponse est : oui. Il s’agit d’un honnête polar, bourré d’humour, de bonnes idées (peut être un peu trop, mais nous en reparlerons quelques lignes plus bas) avec une intrigue aux reins solides.  Attaquons nous un peu aux tripes du bestiau, histoire de voir ce qui nous le rend si attirant.

Nous sommes dans du Nature Writing, du moins c’est ce que l’on se dit lorsqu’on parcourt les premières pages à base de truite, de canne à pêche, de mouche et de rivière. Evidemment on pense d’emblé à « dérive sanglante » (plus qu’à sukkwan island forcément) on s’enfonce un peu plus dans le moelleux du fauteuil pour être happé par un grand voyage vers le Montana. Gallmeister-air, dépaysement garantit…. Mais pas cette fois.  Alors que l’on s’attend au duo le plus souvent utilisé par les auteurs qui trainent dans le saloon poussiéreux et reniflant les accords en mineur et le vieux cuir de ce genre littéraire, c’est-à-dire : le petit sec nerveux et le grand lourd tout calme. Mais si, vous savez bien, une approche nerveuse, directe, parfois brutale ou tranchée de l’action, de l’intrigue ; une approche lente, aérée, contemplative de la nature. Le genre de chose qu’un James Lee Burke maîtrise parfaitement et qu’à sa suite (suivant à sa suite) pas mal d’écrivain utilise comme couche sédimentaire de leur narration.  On s’attend donc à cela comme on attend une symphonie de Mozart, avec l’impatience d’un gamin qui SAIT que la pomme d’amour sera gluante et savoureuse. A ce jeu Tenuo est un petit malin, car si son intrigue repose effectivement sur des enchaînements vifs, des dialogues précis et affutés, il va très vite s’éloigner du mode contemplatif pour nous présenter une nature superbe, magnifiée… et tout à fait inaccessible. Pour tout vous dire bien plus que l’intrigue (que j’ai trouvé être le point faible du roman) c’est ce partis pris qui m’a étonné et m’a tenu en haleine durant tout la lecture.

Car le paradis, la communion avec la nature, cette « perfection » le héros la tient entre ses mains dès la première ligne du roman ! Dès lors, il ne fera qu’être dérangé dans sa quiétude, par son patron, par des clients, par un meurtre, par la police… par une brochette de trublions plus ou moins déjantés (le Montana semble être LE pays où les allumés des états unis se sont donnés rendez vous pour une grande farandole cannibale, ça scintille comme des cotillons à un mariage et ça sent la charogne) qui ont tous un point commun : ils veulent posséder la terre et la nature !

Le roman s’établit comme une course poursuite hallucinée pour récupérer au plus vite ce moment de tranquillité si chèrement mérité, une description en creux de la nature, une connaissance négative (au sens métaphysique, c’est-à-dire que si l’on ne peut définir ce qu’est l’objet que l’on couve de nos désirs les plus fous, on peut tenter de définir ce que cet objet n’est pas… ici la nature ce n’est pas tout un tas de gens) d’une félicité que le héros aimerait retrouver. Ce grand écart entre un environnement aussi magnifique qu’indifférent et des fanatiques à la vue basse, entraîne un réflexe de survie chez le héros. Comme on prend une dernière goulée d’air avec une apnée indéterminée, Dahlgren s’émancipe du sérieux et du danger des situations par un détachement ironique à toute épreuve. Pour preuve cette citation « ridicule, peut –être. Risible, sûrement. Mais drôle, non, ça non… » Qui montre que l’état d’esprit du personnage principal n’est pas à la gaudriole facile, au jeu de mot ou au pied de nez, mais à une forme d’ironie forcée et mordante, il la tient en laisse comme on met la main sur le dernier pansement d’une trousse de secours dans un incendie (on retrouve cet aspect de « paradis perdu » avec l’agent du FBI qui squatte littéralement chez le héros à chacune de ses apparitions empêchant notre homme de souffler).

Ainsi Dahlgren rentre difficilement dans une catégorie de « héros », ce n’est pas un contemplatif qui aime la solitude, il n’est en quête de rien si ce n’est qu’on le laisse tranquille, il ne défend pas de cause, ne joue pas les gros bras par conviction, parait détaché du réel sans tomber dans la caricature du ténébreux désabusé ; c’est par son passé (très bien narré par l’auteur qui a su puisé les éléments biographiques pour fonder un personnage crédible et attachant) et sa détermination à rétablir un équilibre éphémère que Dalhgren s’attire la sentiment du lecteur. Sa bonhommie percutante fait mouche (oui ! j’ai osé le jeu de mot nul sur la pêche à la mouche) tout au long d’un récit lancé à vive allure sur  un chemin de montagne pour lequel le goudron doit dater de la conquête de l’ouest.

Car l’intrigue du roman apparait surtout comme une galerie de portraits, plus que comme un agencement précis et rutilant pour cerveau ingénieux et maniaque de l’énigme complexe.  Non pas que cette option soit décevante, au contraire il y a un côté jouissif et primaire à voir autant d’idiots aveuglés par leur croyance prendre des corrections ou être peints avec autant de justesse et ce qu’il faut de caricature par l’auteur. De ce point de vu ce n’est pas une enquête « prétexte » du type « il me fallait bien un ou deux cadavres pour raconter mon histoire de truite, car plus aucun manuel de pêche digne de ce nom ne voulait de moi » ou « j’ai une idée géniale… oups elle tient sur deux lignes, vite trouvons des acteurs dérangés du bulbe pour remplir des pages entre chaque mots de ces deux lignes ».  La rivière sanglante à besoin d’être nettoyée est l’auteur prend un malin plaisir à nous décrire chacun des déchets qui la pollue, c’est jubilatoire, maîtrisé (on me demandait pas plus tard qu’il n’y a pas longtemps ce que j’entendais par « maîtrisé » que j’emploie souvent, je veux dire par là que l’auteur ne fait pas dans la tirade ou la description facile pour « tirer à la ligne » et ainsi faire croire qu’il sait écrire parce qu’il noircie des pages. La maîtrise d’un style c’est  la fois savoir rajouter les bons éléments aux bons moments mais également savoir faire des coupes, savoir rythmer une phrase, ou se faire discret… le tout volontairement… c’est également céder à quelques caprices et maladresses pour ne pas tomber dans l’exercice de style) et très efficace ; malgré les cahots sur la route on ne perd pas l’horizon de vu et on file droit sur lui, advienne que pourra.  Le ton étant donné très vite, je ne m’attendais pas à une construction de l’esprit concernant l’enquête (et pourtant l’aspect documentation/faits avérés/information est très bien géré durant tout le livre quelque soit ‘univers traité, l’auteur tirant son épingle du jeu en mêlant habilement les données vérifiables et traits grossis par le romaneque) et au contraire les considérations loufoques de certains personnages (la paranoïa du colonel néo-nazi et la mention de grades militaires de plus en plus bas à son endroit par le héros sont des moments de pure rigolade) me ravissent au plus haut point. C’est l’aspect un peu trop cinématographique de l’emballement des situations qui m’a un peu laissé sur ma faim. Là où un Robbins parvient à surprendre constamment son monde, à rester sur un axe littéraire, jouant avec les nerfs du lecteur en proposant des moments de relâche imaginaires et d’autres d’une tension extrême ; ou tel un dérive sanglante qui distillerait ses mystères au fil de l’eau, Tenuto ne veut pas lâcher son intrigue (ce qui est une bonne chose) sans cesser d’apporter de l’ampleur à sa galerie de personnages (ce qui se comprend aussi), de fait l’ensemble résonne parfois comme un peu trop copieux. Comme un scénario de film, naviguant entre deux eaux pour être certain de ne pas se noyer.  Reste qu’il s’agit d’une impression mineure et que le roman se lit d’une traite avec un sentiment de satisfaction qui ne nous quitte pas tout du long.

Lu sur la bonne country-rock du groupe :

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