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Un an a passé, après une longue et pénible réunion administrative en dehors de son district, le juge Ti s’octroie incognito des vacances dans une cité connue pour son histoire.  A l’instar d’un Hercule Poirot partant en croisière, il semblerait qu’il ne puisse connaître le repos, les criminels les plus habiles, les moribonds et les catins paraissent attendre sa venue pour sortir de l’ombre.  Ce nouveau roman nous entraîne sur les traces de meurtres abominables, d’un fonctionnaire d’état transit d’émotions, de la pègre locale et de femmes toujours plus désirables.

Comme pour le tome précédent tout se noue autour de trois enquêtes aux liens ténus, autant de fausses pistes, de rebondissements et, surtout, de personnages haut en couleur. Car la faune locale semble être des plus bigarrée. Vous me direz qu’il est rare de croiser des gens ordinaires dans les enquêtes policières, surtout dans celles à énigmes et vous aurez bien raison. Toutefois, Gulik semble vraiment apprécier le choc des cultures, moyen sans doute pour saisir au mieux l’entièreté de la société d’alors.  Ce séjour incognito va également permettre de connaître d’autres ressources du héros.

Déjà on apprend que ses qualités d’enquêteurs sont connues et appréciées par delà les frontières de sa propre juridiction, en un an le juge Ti est devenu une figure locale, il est désormais précédé d’une belle réputation. Une renommée que l’on retrouve aussi bien chez ses pairs que parmi les truands,  ceci aura des conséquences assez diverses. Un élément intéressant car il donne encore plus de poids à l’incognito de notre héros (et de l’un de ses fidèles acolytes). Alors que l’on pourrait s’attendre à le voir quelque peu démuni dans une ville qu’il ne connait pas, affublé d’une identité de substitution,  le juge Ti se voit, mû qu’il est par son insatiable curiosité à comprendre les crimes et les affaires étranges, obligé d’endosser des manières de voleur. On le voit se mêler à la communauté du crime avec facilité, toute en retenue et en savoir faire. S’il va apprendre avec surprise quelques unes des techniques en vogues en ce qui concerne les larcins et les forfanteries du quotidien dans une grande ville, il sait ne rien montrer. On peut cependant deviner une pointe de satisfaction, une forme de sourire espiègle se dessiner sur son visage.

Comme l’on s’en doute, ce n’est pas parce que le vin est âcre, les pièces exigues, les filles faciles et la vermine plus nombreuse que sur un champ de bataille dans le Limousin que les sentiments sont absents.  Donner un coup de pied dans la fourmilière du crime ou un bon coup de balai de la justice ne suffirait pas à éradiquer les mauvaises graines, le germe des lubies malsaines ne poussent pas qu’au pied des gibets, qu’on se le dise. Si le juge se doit de garder l’anonymat c’est pour pouvoir jouer sur les deux tableaux, pour confondre des assassins oeuvrant dans les basses fosses comme dans des draps de soies. In fine, il pourra nous faire connaître son opinion sur tout cela, et son mépris n’ira pas à celui que l’on croit.

L’un des passages les plus fort du roman est bien lorsque dans un acte digne de Sherlock le juge Ti explique de quelle manière il est tout à fait possible de se forger de fausses certitudes à partir d’observations tout à fait correctes. Utilisant les mauvaises déductions d’un cambrioleur comme exemple de ce type de méprise, Ti s’en prend à sa propre maladresse l’or de sa première enquête. L’on verra également plus loin comment il laisse libre court à la surprise en voyant qu’un fait ne cadre pas avec la théorie qu’il pensait être à l’image de la vérité. Se faisant Gulik nous en livre un peu plus sur son personnage, sur ses pensées intimes, tout en se refusant de nous donner accès à ses délibérations. Un moyen de rendre plus humain le chef de district, plus proche du lecteur tout en ménageant le suspens de son ouvrage.

Car le suspens est bel et bien au rendez-vous. La construction de l’énigme est solide, plaisante à lire, bien rythmée, les personnages sont tout touchants ou incommodants à souhaits et les faux semblants, à l’image du paravent du titre, nombreux… de quoi régaler le lecteur.  C’est effectivement avec plaisir que l’on se perd dans les venelles emplies de mendiants aux yeux aguerries, dans les plis des robes échancrées et dans la duplicité des hommes. L’auteur s’appuie plus ici (comparé au premier volume) sur les personnages « secondaires », bien que complexe à souhait l’intrigue repose surtout sur la crédibilité de ces derniers. Ainsi les descriptions dues au sens de l’observation du héros, se fondent sur le comportement des gens (on peut le voir dans l’affaire du détournement d’argent, pour laquelle le juge veut se faire une opinion en voyant la réaction d’une personne) il a ainsi recourt à plusieurs artifices, n’hésitant pas à user du bluff. Dans le même temps l’auteur continue de donner une grande place aux détails charnels, en insistant sur les tasses de thés bues, les bols de vin et la qualité de ce dernier, le menu d’un restaurant, la pratique du bain après l’effort, la saleté d’un endroit.

Moins frondeur que le premier roman, ce récit semble vouloir faire prendre à la série une vitesse de croisière en réutilisant des éléments du premier, en les accentuant au dépriment d’autres. On « perd » un peu en densité, car Gulik comprend que l’effet de dépaysement sera moins au rendez-vous qu’il ne peut plus compter sur un afflux massif d’informations pour surprendre son lecteur et le perdre dans son intrigue, on gagne donc en épaisseur.

Accéder à d’autres avis et à une présentation de cette série.

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