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Cette première enquête n’est pas la première enquête écrite par l’auteur, mais pour plus de commodité nous allons suivre l’ordre chronologique des aventures du juge Ti.  Ce trafic d’or sous les T’ang est donc une présentation du héros principal de la série, aussi bien que de contexte historique ou les personnages récurrents.

L’avantage de ce premier roman, c’est que les premières pages vont permettra au lecteur de se faire une opinion. Sans connaissance préalable, sans culture, sans dictionnaire ou encyclopédie sous la main on va se faire embarquer par un style presque autoritaire. Il n’y a pas de préambule, de mise en garde, de douce mélopée figurative atténuant le choc de la découverte, de lente et longue description d’introduction, nous sommes tout de suite dans l’action. Si nous avions affaire à un polar contemporain, nous pourrions croire à une volonté de coller au rythme effréné de nos modes de vies, ou encore à une tentative de coller au style hard boiled, comme ce n’est pas le cas, on comprend que nous sommes dans l’optique du roman populaire. Cette technique narrative, nous rapproche des contes, des chansons de gestes, des épopées ou bien encore des romans feuilletons.

Si le lecteur refuse se plongeon en avant, il va immédiatement renâcler à poursuivre la lecture, tant elle sera pour lui un constant rappelle de cette mauvaise impression de départ. En revanche, si cette chute libre vous apporte un brin d’adrénaline, il va être difficile de vous faire lire autre chose avant que vous n’ayez épuisé la série complète.  Pour l’auteur, l’exercice se révèle périlleux, en effet il lui faut parvenir à condenser beaucoup d’informations sur peu de temps, à faire ressortir l’idée d’une mise en action rapide, d’une présentation des personnages, de leur caractère, tout en ayant le soin d’être compréhensible, original et plaisant à lire.  On peut dire qu’il y parvient le bougre ! Sur une dizaine de pages, on apprend que le juge Ti est un homme au talent reconnu, qui malgré des compétences indéniables, préfère le terrain et l’action aux taches administratives et ce même s’il doit faire le sacrifice d’aller vivre en province et d’un avancement de carrière moins rapide, qu’il est rigide mais juste, qu’il n’hésite pas à combattre pour son honneur et son salut (dans cet ordre), qu’il est issue d’une noble famille, qu’il possède un sabre de renommée, qu’il est un fin bretteur ainsi qu’un fin stratège prenant en compte les compétences et la valeur de celui qu’il combat, qu’il place son travail avant sa famille, qu’il parvient à se faire une opinion rapide et juste des gens qu’il croise, qu’il va avoir affaire à une enquête difficile, dans un contexte nouveau et surement hostile… le tout dans un climat aussi mystérieux qu’inquiétant ! Et, on ne lit pas ces pages, on les dévore véritablement. Car durant tout ce temps, nous sommes entrain de partager un thé avec le héros avant de nous aussi dégainer notre sabre contre quelques malandrins.

L’approche stylistique de Gulik est celle d’un orfèvre, il écrit moins qu’il ne cisèle son histoire. Se fondant dans le style chinois populaire des enquêtes, il ne badine pas avec son cahier des charges, il en respecte les codes de conduites et ne s’autorise aucun écart. Son histoire doit être efficace et belle,  s’il ne s’autorise pas d’envolées lyriques ou des descriptions complexes, il va mettre tout sa science dans les détails. Le choix des pierres, de leur brillance, de leur reflet, la coordination de leur éclat, autant de détail qui permettent de distinguer un bijou de qualité d’une verroterie lorsqu’on y regarde de prêt.  Si l’auteur s’efface délibérément derrière l’intrigue, il transparait dans la vitalité et la cohérence de l’ensemble. Car, en moins de 200 pages il va mettre faire s’entremêler trois intrigues différentes sur un rythme soutenu, multipliant les mystères et les personnages, sans que jamais le lecteur ne soit perdus ou submergés par les évènements.

Pour cela Gulik comprend qu’il ne doit pas s’embarrasser ni de fioritures, ni de faux semblants. Il place l’action au centre de l’enquête, l’action « pour l’action » avec des scènes de bagarres assumées, mais également de nombreux rebondissements, il chasse le moindre temps morts, le moindre repas. En cela, il se rapproche effectivement d’une tradition orale. Attention, je ne parle pas ici du conte de fée récité gentiment le soir pour endormir les bambins, je parle de récit grandiose supposés captiver un public nombreux sur plusieurs heures ou plusieurs soirs. Les péripéties ne s’enchaînent pas pour faire durer le plaisir, tout répond à un plan préétablis, la rapidité comme première qualité c’est l’assurance de conserver une tension tout au long du récit. Tension prédominante de page en page, que Gulik ne sacrifie jamais à la lisibilité, il s’agit sans doute ici de son plus gros apport occidental : préserver la qualité d’attention et d’écoute d’un lectorat ne maîtrisant pas les us et coutumes du genre.

Ce premier roman, se dévore donc tout en prenant place dans son époque avec réalisme et cohérence. De quoi passer une lecture agréable, pas seulement. Si ce n’était que cela Gulik serait parvenu à redonner ses lettres de noblesses à un genre, par une sorte de « tour de magie », en utilisant quelques « trucs » stylistiques, mais au fil des ans,  des relectures, le subterfuge n’aurait pas tenu le coup bien longtemps et cette histoire serait tombée dans l’oubli… dans la case « bon roman… mais de quoi ça parle déjà ? » de notre mémoire culturelle. Or, ce n’est pas le cas, on garde en tête et le héros de l’histoire et la qualité du récit.

Concernant le héros, c’est à la fois sa sagacité, son pragmatisme qui nous saute aux yeux. Il ne dit pas « j’ai découvert que » mais « ça ne pouvait être ni cette solution, ni celle-ci, ni une autre… de fait il m’en fallait une qui permette de relier tous les éléments à ma disposition ». Le juge Ti se présente comme un esprit en cogitation permanente, tel un amateur de puzzle insomniaque tentant de trier des grains de sable pour reconstituer une plage de plusieurs centaines de kilomètres de long, le personnage est constamment en mouvement, il cherche, il réfléchit et lorsqu’il s’octroie une pause c’est pour se permettre de prendre du recul en effectuant un travail annexe.  Cet état de veille constant, ne le rend pas parfait mais apte à envisager chaque élément comme se devant de faire parti d’un tout.  En fait, il agit exactement comme le lecteur. La plupart d’entre nous quand nous parcourons un roman à énigme nous tentons, au fil des pages, de découvrir les indices, les faits importants, les petits détails pour nous construire une théorie plausible, pour devancer ou comprendre l’enquête, pour être surpris mais pas idiot lors de la résolution de l’énigme. Le juge Ti fait de même, il emmagasine les informations, les stocks, les tritures mentalement, les jettent, les conservent, échafaude des théories… se trompe, tout ça pour faire son travail.  Car notre héros est un bosseur, si Gulik le donne fort de son rang social, de ses pouvoirs, il en fait également un bourreau de travail toujours sur le qui vive, s’en voulant d’être fatigué. Ceci couplé à une rectitude morale, donne un être toujours aux aguets, à l’affut, ouvert, prêt à tout entendre ; mais également inquiétant et n’hésitant pas à donner son point de vu, de manière aussi effilée que sa lame. Si on rajoute sa capacité à douter de lui, du moins à ne pas être parfait (il doit se reposer sur ses compagnons pour être sur le terrain, mais également pour le tirer de quelques mauvais pas…), nous avons là un personnage atypique, loin de l’archétype du héros ou même de l’anti héros à l’américaine. Se forge sous nos yeux un homme d’importance, craint, respecter, que l’on se prend également à ne pas aimer. Comment lui résister dès lors ?

Le style de Gulik s’établit sur deux points importants. Comme il doit garder une tension constante à son récit, sa force de représentation doit tenir en peu de mots, il doit peindre une situation, une époque en s’appuyant sur les détails, pour ne pas perdre le fil et (surtout) pour bien raconter son histoire. Cette beauté, ce sens de l’esthétique (nous l’avons vu plus haut) s’exprime dans ces derniers. Le nombre de gorgées thés, la façon de s’attacher les cheveux pour passer inaperçu, des considérations sur les habits des protagonistes, autant de touches pointillistes qui couvre tout un univers de sensations. Ces subtilités sont de l’ordre du corporel, du charnel, de la chaire, du somatique, de toutes ces choses que l’on n’ose dire, qui sont de l’ordre du fugace, de l’éphémère. Des stimuli léger comme le bruissement des ailes d’un papillon… c’est à peine visible, sublime, indispensable.

L’autre point important c’est la «compétence spéciale» du héros. Sherlock Holmes a un pouvoir d’observation hors norme, Agatha Christie … c’est Hercule Poirot au féminin, Hercule Poirot c’est Columbo avant l’heure… qu’a donc notre cher Juge pour le rendre si efficace dans son travail d’enquêteur ? Gulik, dès ce premier volume, insiste sur sa faculté à juger les gens… vous me direz que c’est une bonne chose pour un juge. Toutefois, il faut bien remettre les choses dans leur contexte, historiquement la chine de l’époque ne propose pas un arsenal juridique très souple, il y est question ici d’une rigidité administratif, d’une codification pénale et d’une solitude du juge en ce qui concerne l’investigation. Par sa rigueur, son maintien constant le juge Ti incarne véritablement sa fonction, il est LE juge, pas un juge parmi tant d’autres. C’est cela qui lui offre la possibilité de poser sur les choses un regarde, précis et neutre, il recherche la logique factuelle. Or, cette logique ne peut être comprise (et maîtrisée) que si l’on prête attention aux comportements humains. Alors, il ne s’agit pas ici de faire passer le juge Ti pour un psychologue clinique, un analyste, mais très vite on comprend que ce souci d’incarner la justice aveugle et juste, le fait percevoir une « mécanique humaine ».  C’est cet élément qui fait de ce personnage une tour stable, droite, honnête au centre d’informations nombreuses, complexes et contradictoires.

La petite touche de mystère étant le seul passage traité avec une forte émotivité, cela rajouter une touche pimentée agréable à la lecture. Une série résolument marquante dès ce premier roman (bien entendu, je parle ici de « premier roman » alors qu’en fait il fut écrit à la suite d’autres par l’auteur, qui a voulu narrer les débuts de son personnage, ceci pouvant expliquer la maîtrise du style, du genre et des protagonistes).

Retrouvez les autres avis sur cette série via le dossier qui lui est consacré.

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