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William G Tapply n’est pas un garçon connu, du moins si l’on se fit aux modes de recherches actuels (je te laisse deviner lesquels ami lecteur) du coup pas de bol : faut lire ses livres. Et si vous n’êtes pas bilingue le choix va être vite fait, direction les trois tomes des aventures de Stoney Calhoun publiés par Gallmeister (collection noire pour le grand format et collection totem pour le format poche). Cette série est la dernière de l’auteur qui mourut après en avoir achevé le troisième tome. Pour nous aider à faire connaissance avec ces ouvrages, nous avons le 4ième de couverture du premier tome (oui ! je suis un jeune rebelle je commence par le premier tome) et les avis dithyrambiques publiés ci et là sur internet.  Ce qui attise la curiosité (oui , oui ! achètes ce livre regarde il a l’air très bien « encoredunoir » en parle en bien… cèdes à la tentation, en plus il vient de sortir en poche… oui… prends moi) mais également les doutes (encore un produit survendu, un succès médiocre qui fait que l’on tourne les pages le plus rapidement possible et que l’on oublie deux jours plus tard). C’est le manque d’infos qui me décida.

Autant le dire tout de suite, si vous avez envie de lire un polar qui bouge, un livre qui n’en veut, un livre sanglant, un thriller au suspens insoutenable, un « nouveau maître du genre », un  papier peint pour présentoir d’été, du trépidant, du qui rend hommage aux auteurs d’antan… bon je pense que vous avez compris le topo, et que vous êtes suffisant au courant de vos goûts pour savoir si vous devez passer votre chemin ; ce que je ne vous conseille pas.  En revanche si vous appréciez le nature writing, les personnages construits avec patience et savoir faire, les intrigues linéaires qui prennent leur temps, les intrigues mystérieuses qui prennent encore plus leur temps, que le beau (et non le diable ) soit dans les détails… je vous conseille de vous poser dans un hamac à l’ombre.

L’écriture sur la nature ou en fonction de la nature ou inspirée par la nature ou nue dans les champs par temps glacial en compagnie de grizzlis affamés, suppose une part de réalisme, d’autobiographie, de vécu… ici, comme nous sommes dans un polar, on pourrait croire qu’il s’agit uniquement de coller une étiquette (ronde, fluo et si possible qu’il est impossible de décoller sans arracher une bonne partie de la couverture) pour vendre le produit à peu de frais. Pour lui donner une nouvelle jeunesse en quelques sortes, après les « polars venus du froid » voici « les polars où tu te gèles les couilles en pleine forêt ». Alors qu’il s’agit simplement de pointer du doigt la part énorme que prend la nature dans ce livre. Bien plus que chez un James Lee Burke, pourtant pas avare de descriptions au naturel, Tapply ancre l’écosystème au cœur de son récit. Si, Burke et quelques autres [ je fais mention ici des auteurs de polars qui utilisent d’un cadre naturel important pour situer leurs œuvres, il est évident qu’un Rick Bass est un écrivain du nature writing, mais il n’écrit pas encore de polar (des polaires peut être car il fait très peu froid dans le Montana, ce jeu de mot est très mauvais nous saurons donc nous en passer) ] ont un rapport privilégié avec l’environnement c’est, bien souvent (et à juste titre) pour en extraire le suc émotionnel. Le rapport personnage/environnement s’enchevêtrant en un rapport complexe et subtil. Le parallèle ou le décalage entre les sentiments du lecteur et la faune et la flore qui l’entourent créant un filet aux mailles serrés tant au point de vue narratif que pour la cohérence du tout aux yeux du lecteur.

Tapply utilise également ce procédé, toutefois il y injecte une part de vécu plus importante (du moins qui effleure plus à la surface) que la majorité des autres écrivains. Il a vécu dans le Maine, il a pêché à la mouche, son père à écrit sur la pèche, il a écrit sur la pèche… et le héros  a pour job : guide de pèche. Autant dire que nous ne sommes pas loin du miroir autobiographique que l’on saupoudre intelligemment d’intrigue pour troubler la réalité juste comme il faut.  Du coup (je persiste à apprécier cette expression, elle est laide comme pas possible, même à l’oral c’est le genre de petit rien qui crée un interlude d’effarement sur la tronche de votre interlocuteur… ça sonne comme un vieux beau qui se serait de train et qui au lieu de revenir à ses vingt ans se verrait au milieu d’une cour de récré, mais je l’aime bien) la nature va prendre une part bien plus grande dans l’œuvre, et ce d’autant plus que notre héros a perdu la mémoire. L’artifice pour grossier qu’il soit n’en amène pas moins de la curiosité chez le lecteur (mon dieu quel est le passé de cet homme… si mystérieux… oui ! quand vous, vous perdez la mémoire vous avez droit à des vannes lourdingues, le héros lui devient mystérieux… cruelle injustice littéraire quand tu nous tiens) d’autant que l’auteur va faire du rapport à la nature (précisément à une région paumée du Maine, mais au vu de sa luxuriance  on peut parler ici de nature au sens général) le seul souvenir du héros. A la sortie de son coma, il ne se souvient de rien, de fragments, de flashs, de rien si ce n’est d’impressions olfactives, des goûts, des sensations, des bruits. Comme si la seule mémoire inaliénable de l’être humaine était celle du corps. Ainsi si le point de départ narratif n’est pas des plus original, son traitement lui repose moins sur l’idée d’une quête à coup de fusil vers le « passé trouble du personnage principale » qu’à sa reconstruction au sein d’un cadre naturel qu’il estime bienveillant, nourricier et sécuritaire. A ce titre, la construction de la cabane, la découverte du partage, de l’amitié, de l’amour sont autant d’étapes que l’on penserait plutôt trouver dans un roman initiatique. Comme le héros ici n’a pas perdu ses facultés physique ou intellectuel, il n’y a pas à proprement parler « d’apprentissage » ou de « découverte », mais au contraire une recherche de la tranquillité. Partis pris étonnant pour un polar, renforcé par des détails qui ont leur importance, je songe notamment au fait que le personnage principal ne cesse de parler à son chien. Comme il est seul la majeure partie du temps et quelque peu déboussolé, cela change un peu du sempiternel « et alors Mike se dit que… Mike pensa que… Il vient à l’esprit de Mike que… Mike s’imagina … », et surtout c’est réaliste.  Dans le même genre d’idée, il y a une dispute d’un force troublante entre les deux protagonistes principaux, troublante car assez inutile, les doutes et peurs des deux partis sont connus de l’auteur, des personnages et du lecteur… mais l’ajout d’un dialogue « inutile » à ce moment précis (dans le sens qui n’apporte rien de concret à l’intrigue, sur le plan narratif ou à la psychologie des personnages) renforce l’immersion dans l’histoire.

On l’aura compris, par son approche très prosaïque, Tapply propose un ouvrage qui ne repose pas sur « mon dieu ! que se trame t’il derrière cette page ? », c’est-à-dire sur la création d’un sentiment d’attente prolongée… à force de voir paraître ce genre de livre, j’ai l’impression que la lecture se résume à une file d’attente dans un quelconque bureau de poste bondé, à chaque demi-millimètre parcouru le sentiment de voir la fin du calvaire se rapprocher nous gagne… pour au final : un timbre ! Rien de tout cela ici, il n’y a pas de « suspens insoutenable » de « style inventif qui vous fera passer une nuit blanche ». Bien au contraire, l’auteur n’hésite pas à revenir en arrière pour s’attarder sur une rencontre, une prise de décision, une partie de pèche. L’intrigue (oui je vous rassure il y a bien une intrigue dans ce récit) s’emboîte petit à petit dans le réel, allant jusqu’à s’y fondre (parfois avec douleur). On pourrait la comparer à ces épines de roses que l’on parvient toujours à s’enfoncer profondément dans la peau ; cela fait mal au début, puis on l’oublie jusqu’à ce qu’une douleur lancinante, pulsatile et carrément tambourinante nous force à intervenir car l’épine est à la fois « partie de nous » et « corps étranger »… et si le corps ne peut s’en débarrasser, l’on se doit d’agir. Alors avant que les questions, les doutes, les larmes ne se transforment en un danger palpable le mystère s’enracine dans le quotidien, et ce quotidien est beau.

Car la cabane, le coin de rivière, le chien, les routes délabrées, les jambes de la fille qu’on aime (et qui pour une fois n’est pas une fraîche nubile sortie de l’œuf, mais un vrai personnage avec un vrai caractère… sisi c’est possible), les parties de pèches, le livre… tout cela fait envie. Le Maine selon Tapply est un coin adorable, parfumé à l’odeur évanescente d’un passé révolu, mais sans la pointe acide de la mélancolie. Toujours le récit (notamment par ses allers retours temporels) se charge de nous rappeler que ce coin de paradis est une illusion.

Outre sa maîtrise du contexte et du style, Tapply écrit ici une intrigue des plus banales, à la limite de l’exercice de style. L’enquête apporte son lot de surprise, de révélation, de coups durs, mais elle ne brille pas par son ingéniosité, elle repose d’avantage sur son imprégnation avec le quotidien, sur la capacité de l’auteur à la faire s’insinuer dans le vécu.  Dès lors, lorsqu’il faut extraire cette fameuse épine, rien de telle qu’une ouverture rapide  et tant pis pour la douleur, en bon créateur l’écrivain accélère son récit sur les 40 dernières pages, offrant une solution un peu à la va vite certes mais convenant tout à fait aux attentes du lecteur. Et pour cause (n’oublions pas que Tapply a donné cours sur le principe d’énigme) il a sur cacher quelques indices sur une histoire plus alléchante encore que celle que l’on parcourt à lire ce livre. Nous avons affaire à un auteur de polar qui dissimule le sophistiqué sous une bonne couche de simplicité (à l’inverse de bons nombres qui cherchent à brouiller les pistes sous des tonnes d’effets de manches, faisant accoucher la montagne d’une souris). L’enquête de ce livre est à la fois un prétexte pour nous faire découvrir un paysage naturel splendide, pour y faire évoluer des personnages attachants et passionnants ; mais également un bras de rivière faisant parti de méandres plus importants.

Tapply n’est pas un auteur à paillettes, il ne vous tient pas éveillé toute la nuit pour qu’enfin vous puissiez reposer un cerveau apaisé sur votre oreiller jonché de rognures d’oncles ; non c’est un auteur naturaliste par touche, il refuse les grands aplats au profit de ces petits instants de beauté que l’on vit toujours mais dont a toujours à se saisir.

Lu avec, sur les oreilles :

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