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Il est difficile de parler de ce genre d’ouvrage sans aussitôt tomber dans la compilation d’anecdotes. Ce procédé (assez journalistique me direz-vous, mais là n’est pas le propos) n’est pas nouveau, il permet à la fois d’attirer le chaland, de le titiller sur un mode « saviez-vous que… » (Le lectorat potentiel de ce genre d’ouvrage est considéré comme curieux, à raison souvent), il permet également de faire croire qu’on a lu le livre avec la passion chevillée au corps. Entendons-nous bien, les anecdotes les plus « croustillantes » sont d’ores et déjà disponibles sur le net et ne sont rien d’autre qu’un panel rigolo à l’opposé de l’esprit de l’Histoire selon Pastoureau, et on ne lit pas ce genre de livre avec un sourire aux lèvres tout du long.  De la même manière, son aspect « gros livre joli et donc parfait pour les cadeaux de fin d’année » risque d’en déchanter plus d’un, je ne suis pas persuadé que les images d’animaux façon bestiaire du XIII ième siècle déclenche une folle envie de twister dans les familles.

Monsieur Pastoureau est un historien qui, dès le départ, et malgré les réticences de son milieu, fut attiré par l’héraldique et les bestiaires. A force d’acharnement, il a finit par devenir un expert dans ces domaines. Il n’est pas de ces experts auto-proclamés dont le seul sens de la périphrase et du raccourci tient lieu de savoir et de faire-valoir ;  c’est un historien, un chercheur, un garçon qui avance avec les principes rigoureux de la science en bandoulière. « Il est passionnant » ne veut pas dire que c’est un gogo dancer. Cet ouvrage est donc un ouvrage de vulgarisation pour qui désire découvrir le sujet ; et le  sujet en question est pointu et précis.

L’auteur  met en garde le lecteur, il bat en brèche nos préjugés, nos connaissances et nos certitudes : nous ne sommes pas là pour juger une période historique, pour nous en moquer ou pour en tirer des leçons ! Nous sommes là pour tenter de comprendre, d’approcher un mode de vie, un fonctionnement.  Ce sacerdoce demande patience, rigueur et attention : ne pensez pas pouvoir parcourir ce livre en diagonal. De plus il précise ses limites et celles  de l’ouvrage ; il ne prétend en rien à l’exhaustivité ou à la Vérité, ce qui est un gage de sérieux. Il ne propose pas une forme de condensé des meilleurs moments de l’histoire des bêtes façon : « la vie des animaux  au Moyen Age ».

On comprend vite que le bestiaire est l’un des points fixes du Moyen Age, un véritable repère. Car trouver des écrits sur la campagne au IX ième siècle n’est pas chose facile ; en trouver des « objectifs » est d’une difficulté sans nom, des qui permettent  une transversalité culturelle et sociale (comprenant des notions qui touchent à la fois : le roi, sa cour, les nobles, les princes, les paysans, les moines, les riches… et ce dans plusieurs pays… vous avouerez que des ouvrages permettant cela, le tout sur plusieurs siècles, cela ne court pas les rues… où alors on habite pas la même ) à moins de posséder une machine à remonter le temps, ça va être coton. Sans prétendre parvenir à toucher tous ces thèmes (ce qui irait à l’encontre de sa pétition de principe de départ à savoir faire de cet ouvrage un ouvrage scientifique) Pastoureau nous montre que l’étude du bestiaire est un moyen à la fois intelligent et complexe de rendre compte du Moyen Age sous bien des formes (c’est également une matière vivante, car l’on comprend que la préoccupation naturaliste et la tentation animiste traverse les époques et les cultures et ce depuis l’antiquité jusqu’à nos jours). Le bestiaire n’est pas si figé ( au sens d’une compilation de vérités scientifico-religieuse renforcées par des images fixex) que l’on pourrait le croire/penser ; il a maintes utilités : il peut être un ouvrage scientifique, servir une propagande, être une hagiographie, soutenir une thèse morale, religieuse ou même un propos sur l’amour… dans tous les cas il s’appuie sur des notions culturelles précises, et bien souvent sur une symbolique. Ce qui renvoie à la notion de « double » la plupart du temps, c’est-à-dire qu’en fonction du point de vue pris, un animal peut revêtir un sens positif ou négatif, ou changer de polarité au fil des ans (comme le chat). Mais le plus souvent, le « sens » à donner à ces représentations est multiple.

Le tour de force de Monsieur Pastoureau ne se situe pas dans son acte de compilation, ni dans l’accessibilité qu’il permet ; il tient dans sa capacité à saisir (et à rendre) l’axe de lecture (si j’ose dire) le plus approprié pour chacun des animaux. Ainsi, la description physique du Lion a son importance, mais il est bien plus probant de comprendre en quoi cet animal fut choisit par l’église catholique pour remplacer l’ours comme « roi des animaux », alors que c’est bien l’anatomie de tel autre animal qui va avoir une importance plus grande. Ce livre est le résumé d’un savoir immense (dont l’auteur lui-même est loin d’avoir fait le tour) ; (mais) un résumé intelligent, qui nous amène à rester humble tout en permettant à une certaine polysémie de s’installer. Monsieur Pastoureau assoit son propos sur des bases solides, il se tient à une ligne de conduite qui ne sacrifie pas l’esprit scientifique à la vulgarisation, tout en restant accessible et attrayant.

Un ouvrage élaboré avec grand art. Un seul regret pour ma part : si je comprends la répétition de propos, le fait que les légendes de la quasi-totalité des images soient issues du texte disposé juste à leur côté me semble inutilement redondant…

la play list sur ce genre d’ouvrage passe par :

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