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Faible, anecdotique, comme un bout de rétine qui se décroche du réel, s’il n’était répétitif et saccadé ce mouvement pourrait vous faire passer pour un adepte de quelques drogues hallucinantes (à moins que ne soit le reste du monde qui ne serait qu’une vaste fumisterie… mais on me dit que j’ai avalé la bonne pilule). Ce mouvement, qui n’a rien de la quiétude rassurante du reptile, se répète donc, au coin de l’œil d’abord pour prendre racine dans votre champ de vision à tel point qu’il l’envahit sans paraître sans rendre compte, il vous hypnotise, gâchant toutes les occasions futures de pouvoir mater une belle gonzesse ou un truc du genre. Mais tout va bien vous êtes en sécurité, vous pouvez passer du temps à regarder une partie du monde, différente à chaque fois, se mouvoir, s’approcher de vous, vous gardez une distance raisonnable d’avec le phénomène, curieux oui ! fou non ! Vous en êtes là de vos rêveries, à vous demander pourquoi la branche à moitié pourrie du monde se met soudain à bouger et à scintiller, quand un rose gluant et visqueux vous attrape, pour ne plus vous lâcher, l’instant d’après vous êtes mastiqué, broyé, oublié. Catherine Dufour est un caméléon, vous êtes un insecte !

La nouvelle est un exercice périlleux, du seul fait qu’il réclame au lecteur une véritable attention, il est difficile de sauter des mots, des phrases, des lignes, de parcourir les pages en diagonales pour zapper ce que l’on trouve ennuyeux… on ne peut rien zapper d’une nouvelle, ça serait prendre le risque de ne plus rien comprendre, d’être égaré. Le lecteur de nouvelle est un lecteur pointilleux et revanchard, comme il s’accroche à l’histoire comme à la rampe de sa survie, il ne pardonne rien, il est à l’affût de la moindre faiblesse, du moindre écart, de la moindre scorie, prêt à faire payer à l’écrivain sa désillusion. Ce n’est pas un moyen de faire un « roman à peu de frais », un plan facile pour gagner plus de sous, plus rapidement ; c’est un piège à loup que ce genre.

Il est des écrivains plus ou moins doués pour l’exercice, certains mêmes (Lovecraft, Poe, Maupassant… ) parviennent à dompter l’instant, à étier le 100 mètres pour faire plonger le lecteur dans une abîme de plaisir infernale (oui ! la lecteur est un plaisir infernal on ne le dira jamais assez, quoi de plus terrible comme torture que de devoir fermer le livre pour revenir à la réalité, ne serait ce que le temps d’acheter un autre volume). Mais la plupart du temps les écrivains ne sont pas des génies du genre, ils en écrivent peu parce qu’ils ne s’y sentent pas à l’aise, parce qu’ils ont la flemme, parce qu’ils ont besoin de place…avouons le : c’est surtout par peur de ce perdre, d’égarer leur style, celui qui le rend si unique, au milieu du barnum de leurs folles inspirations.

Catherine est connue pour ses romans complètement déjantés et hilarants, mélange instable entre Pratchett, de la nitroglycérine et du sang d’alien… mais également pour des œuvres aussi noir que l’espace d’entre les étoiles, aussi froid qu’un scalpel de thanatopracteur et aussi peu voluptueux qu’une quittance de gaz. C’est une écrivain à l’amplitude thermique de Verkhoïansk, la lire c’est comme se payer une partie de montagne russe géante,  un buvard d’acide pétillant sous la langue, dans le noir… un plaisir d’esthète. Nous avons droit ici aux nuances, aux différents visages et virages que sa plume prend lorsqu’elle n’est pas occupée à terraformer nos esprits.

La première chose que l’on remarque c’est l’étendue de sa culture, de ses références, de ses auteurs de prédilections, de ses envies… la deuxième chose c’est sa capacité à ne jamais faire du « sous-quelque chose », même lorsqu’elle fait un hommage à Edgar Poe, il respire l’odeur fanée de mon grenier (oui j’ai découvert Poe dans un grenier en été et oui c’était humide, poussiéreux, plein de bestioles inconnues (nous ne fîmes jamais connaissance) de raies de lumières opaline, de draps moisis, de fantômes, de planches qui grincent et la peur s’exprimait encore en corbeau). Le caméléon ne se camoufle pas pour faire joli ou pour faire chier le caméran du reportage télé, encore moins pour les pubs télés. S’il passe inaperçu c’est pour vous bouffer plus vite, d’un coup. Les mauvais auteurs de nouvelles, se font annoncer l’orchestre symphonique de Berlin qui s’accorde, les bons vous assomment et vous bouffent.

Mais, toujours dans une optique de fin gourmet raffiné, ce recueil à la bienséance de vous accommoder à différentes sauces, car les récits y sont « rangés » par genre. Passer de Poe à la science fiction ou à une Alice faisant la nique aux Beatles, ça pourrait vous rendre un peu nerveux, un peu indigeste pour l’écrivain. L’éditeur (Bélial en premier lieu) a donc eu le bonne idée de vous épargner les descentes de ménages trop brusques.

Allant du steampunk le plus brutalement réac’ au conte bucolique typiquement romantique (mes nouvelles favorites du récit, mais ça n’engage que moi), on navigue sur les eaux sombres et hantées d’un Styx de polynectar tant le paysage est changeant.  Et ce genre de ruisseau ça ne se traverse pas comme une vulgaire bretelle d’autoroute, on y trouve des récifs acérés. Ainsi « mémoires mortes » ou l’extraordinaire (n’ayons pas peur des mots, cette novella est œuvre d’art, sublime, captivante, envoûtante, terrible et belle) « immaculée conception » sont tout sauf des divertissements ou des récifs à « effets » (car la nouvelle, repose pour beaucoup sur sa fin, qui se doit d’être surprenante… trop souvent les auteurs confondent but et moyens, n’offrant en guise de récit qu’une prétexte à une surprise aussi réjouissante qu’un cadeau de communiant), c’est de la littérature.

Une littérature complexe, déroutante s’amusant à batifoler dans les prairies de la fantasy, à creuser des rigoles d’amertume dans une sf proche de K.Dick, à faire des bulles d’arc-en-ciel bordélique dans le jardin des contes de fées, à regarder par le trou de la serrure vers le 19ième ou encore à rendre de manière hyperréaliste le détachement désabusé et repu de la fin du 20ième (on reconnaîtra la verve américaine entre Ellis et Auster), une littérature morcelée, dans les émaux chatoyant sont reliés par la personnalité de l’écrivain. Car, dans chaque nouvelle sommeille un bout d’elle, de ses voyages, de sa jeunesse, de sa vie… avec pudeur et nonchalance Madame Dufour se fait plaisir, et ça nous fait du bien.

Un recueil comme on n’en lit trop peu, cambré dans une posture de danseuse… fugace et intemporel à la fois.

les albums écoutés durant la lecture

Le site de Catherine Dufour

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