Mots-clefs

,

Imaginez… non.. figurez vous, votre plaisir de lecteur devenu solitaire à force d’enfermement.
Il faut bien admettre que l’édition n’est presque plus, elle disparait sous le flot insipide de sa propre satisfaction, elle ne tourne plus qu’autour de l’absolu nécessité de bouger pour ne pas tomber.
La plupart des livres qui paraissent vous tombent des mains, parce qu’ils tombent comme au hasard sous les presses éditoriales…
Il en va de même pour la musique, chaque mois les magazines spécialisés « chroniques » jusqu’à 50 albums…. Pffffffff… vanité… tout est vanité. Croire à ce monde, c’est faire perdurer l’illusion qu’en chacun de nous sommeille un artiste et que les autres, les pauvres lecteurs ou auditeurs, les ratés, auraient leur mot à dire…

C’est parce qu’on oublie de dire au gamin qui s’emmerdent sur les bancs des écoles pourquoi « on » a choisit balzac, pourquoi voltaire a effectivement réussi son candide (chapitre 3 , critique de la guerre)… on leur fait apprendre…
Du coup après, lorsque parait harry potter et son manque d’ambition flagrant (qui trouvera pire que la « transformation adolescente » dans la saga harry potter ? ) les uns se pavanent du « succès » que l’on peut à loisir décortiquer, machouiller, grignoter pour mieux recracher les bouts filandreux de nos certitudes…
Plus on lit (plus on écoute, plus on regarde …) plus on se forge une opinion complexe, durable aussi méchamment huileuse que notre connaissance de nous même… plus on lit, plus la littérature nous échappe, plus on en connait plus on veut savoir…
Si on respecte cette forme de crédo, si on résiste aux sirènes éditoriales et médiatiques, alors… on se retrouve dans une forme de solitude réactionnaire… du moins les auteurs, les profiteurs sans remords, ceux qui tiennent le haut du pavé, ceux qui confondent satisfaction première avec plaisir, ceux qui confondent (c’est pire) divertissement et art… ceux là vous traitent de réactionnaire, d’intello…

Mais vous, figurez vous votre plaisir de lecteur devenu solitaire.
C’est une pièce tempérée, grande, agencée selon la norme sans surprise de votre contentement, vous l’avez bâtie avec amour, vous y avez entreposé là, lourd et digne, le canapé voluptueux de cuir beige passé ou de velours satin, sur lequel vous aimez vous asseoir, vous recueillir, vous appesantir sous le poids des journées réelles qu’il vous faut oublier grâce à la littérature.
Loin des cours d’école, loin des classes, loin des avis, loin des critiques, loin du plaisir facile et illusoire des têtes de gondoles, vous vous êtes forgé une librairie personnelle, faîte de contradiction, de désir, de coup de tête… mais surtout de cette folle ambition : vous aimez lire !
De la littérature, vous vous foutez de l’étiquette de genre, vous aimez lire de la littérature… ce truc qui prend vos entrailles et vous les tords jusqu’à ce que vous soyez obligés de rendre votre âme ou de la vendre…vous êtes un vrai lecteur, pas un passif oiseux et oisif… vous êtes un vrai lecteur, vous aimez souffrir.
Et cette souffrance, vous l’avez élaborée, une vraie chambre des tortures, le canapé imposant sa nécessité, une lumière tamisée, courbe, aux accents rosée, un verre d’alcool fort à la main ou une tasse d’un thé rare… vous ne lisez plus… vous dégustez… tout est là.
Et puis
Et puis…vous avez peur… peur de devenir un vieux con.
Pas une peur panique qui vous tétanise jusqu’à l’oubli, non, une peur fielleuse, qui pénètre en vous, en votre sein comme un poison naturel. Une peur lente, sordide, qui se nourrit de vos doutes, c’est comme ne pas aimer noel… vous vous sentez dans votre bon droit, mais les autres, tous les autres, vous poussent à participer, à partager les délices cadavériques de cet espace sans autre moral que la consommation.. . plus vous vous délectez de vos certitudes, plus le doute s’installe… plus le canapé devient inconfortable.
Alors, pour faire rendre gorge à ses impudents, vous vous levez d’un bond, le pas militaire, la main sûr, le regard revanchard… vous vous dirigez à l’autre bout de la pièce, vous soulevez les toiles d’araignée séculaires, pour écarter le rideau, pour soulever le volet… pour laisser la lumière du dehors vous pénétrer.
Et vous courez, à perdre haleine, à perdre votre raison, vous courez vers les rivages prometteurs des nouveautés littéraires…
Et vous goûtez le plaisir facile des amours tarifés, vous vous gorgez de ce sein blanc et appétissant, vous vous fichez qu’il ne soit plus vierge d’aucune autre incisive que les vôtres… vous êtes bien ! vous baignez… dans la clarté d’un bordel ouvert 24h/24h 7j/7j… vous êtes… devenu… un crétin médiatique, un crétin certes, mais un crétin heureux… vous avez préféré la catin (qui n’a plus rien de babylonesque ) à la blanche biche… vous aviez sacrifié votre âme pour rien, pour une fellation rapide et mal faîte… mais c’est pas grave : on vous en propose déjà une autre.

Ou plus pragmatiquement :
Je me méfie des sorties littéraires, je connais trop « le milieu » pour croire aux belles paroles, mais pour ne pas ternir sous le flot des « classiques », pour être certain d’être un lecteur curieux et sans préjugés… j’ai quitté les dits classiques, la littérature pour faire un tour vers les nouveautés américaines… vous en fûtes les victimes en lisant quelques avis émis ici même…
Et si j’ai découvert des auteurs, des vrais, comme maccarthy
J’ai senti en moi non pas un manque, mais une forme d’angoisse « et si la littérature dite classique me faisait chier désormais ? »
Angoisse à la con, mais une libraire à la con, m’a souri de toutes ses dents d’ancienne étudiante en lettre se croyant encore artiste dans l’âme, pour me dire à quel point « ça faisait du bien toute ses nouveautés »… sérieux 600 nouveaux livres par mois, dont quoi 598 sont des coups éditoriales ou écrites par des nègres littéraires… et je devrais m’en réjouir…
J’ai angoissé, j’ai douté de gallmeister, de l’ouest, de mes goûts, de moi…
Du coup, je me suis rué sur un classique, méconnu… pour me rassurer… ni dickens, ni yourcenar, ni gracq, ni borgés, ni balzac… ni de science fiction, oublié le bon polar… revenons à de l’inconnu bien lourd… me voici donc, au soleil, tout rougeaud d’imprudence (j’ai oublié ma crème solaire)… tentant de rasséréner mon âme… aux pales lueurs de cette « vieille maîtresse ».

Barbey (son nom complet ça va être trop long à tapoter à chaque fois ) est un auteur rigolo, du 19ième il porte l’étendard léger et sautillant du dandysme, un snobisme chiant et pédant qu’il assume à merveille dans les soirées mondaines… mais il est aussi un journaliste qui s’en veut… un passéiste singulier… il a vénérait le 18ième siècle, notamment du fait de ses préférences esthétique, mais aussi parce qu’il était un royaliste convaincu… et un défenseur de la morale catholique… déjà un dandy catholique (il écrivit des romans assez « ouverts » tout autant que des essais fervents, sur la foi) c’est rare, mais si en plus on y ajoute son penchant (pour le coup 19ième) pour une forme de fantastique… et le fait qu’il soit assez méconnu… et qu’il aime les phrases longues… on a de quoi se dire que c’est intriguant (ou qu’on va se faire chier, faut l’admettre).
Oui ! cessons les parenthèses admettons le… la littérature classique, ça pèse.. . je pense que les amateurs de musique « non classique » se tournent plus aisément vers le classique, que les amateurs de littératures 20ième ne se tournent vers ce type de tentative.. « tiens, si après asimiov je me lisais la vieille maîtresse ? » ça doit être rare comme réflexe… enfin bref passons. Oui ! vous allez vous faire chier, car il n’est ici question de « rien du tout » ! ou si peu.
Franchement ce roman est l’archétype de l’étude de caractères et de sentiments… vous savez (ou pas mais là j’en sais rien moi de ce que vous savez ou pas, je présume) du type… hum… vous attaquez « crime et chatiments », vous n’avez jamais lu de dostoievski, et cela fait 35 pages (les premières sur 800 environ) que le narrateur vous parle de la culpabilité qui le torture… vous vous dîtes que c’est bien foutu, que l’auteur touche là la justesse du sentiment et que cela vous prépare bien à la suite… euh… c’est à partir de la 500ième page autour de la culpabilité que vous comprenez que vous vous êtes fait avoir… et qu’en prime l’auteur a réussie à pénétrer dans votre crâne à des endroits dont même vous n’aviez pas accès… ce gars est un génie.. certes… mais 800 pages sur la culpabilité… ça peut faire chier.
Voilà donc le programme : un dandy est épris depuis dix ans d’une mocheté ensorcelante et se met en devoir de l’oublier dans un mariage avec la vierge beauté incarnée…et… c’est tout  j’veux dire là, je vous est spammé environ quoi, les deux tiers du bouquin ^^ (je suis pas salop je raconte pas la fin)
Alors pour la compréhension je vous conseille l’édition folio classique (ou pléiade si vous êtes fortunés ou malsain ou les deux) qui comporte pas mal d’annotations bienvenues… on y apprend que le dandy-héros et ses amours, sont calquées sur la vie de l’auteur (lorsqu’il décrit le physique du héros… il se décrit ^^) et que ce dernier poursuit un dessein assez clair : opposer de manière manichéenne le bien et le mal (tout deux incarnés par une figure féminine, vous l’aurez compris car vous êtes des gens intelligents… ou malsain si vous continuez à lire cet avis)… avec force style et connaissances.
Parce que, continuons dans la franchise, si vous n’êtes pas adoubé par l’académie française, si vous n’aimez pas la langue ou les lettres : munissez vous d’un dico… franchement, à force de lecture, j’ai pas un vocabulaire de merde et j’ai deux trois références… des « bagages » comme on dit… euh… j’ai pris mon « gros bob » sur mes genoux pour être sûr de bien comprendre tous les mots. Sans cela le roman n’est pas imbitable, disons juste que l’auteur n’est pas du genre à vous faciliter la tâche.
Nous avons donc droit à des plages de descriptions naturelles faisant écho aux sentiments des personnages, avec plus de lyrisme que de réalisme, nous plongeant dans les affres d’une population fortunée qui cherche à redorer la gloire d’un blason perdu à la suite de la révolution française. L’amour vrai étant celui « d’avant », celui des chevaliers et non des « aventuriers » (encore moins des dandys), se dresse le cadre d’une situation des plus banals : la route de l’enfer est pavée de bonnes intentions.
L’intérêt du récit tient à la justesse surannée des expositions psychologiques de l’auteur , juste car prenant aux tripes, faisant des sentiments les tourments de l’âme pouvant, seuls, menés à la mort ; suranné parce qu’il y a une forme de mélancolie profonde, un attachement presque réactionnaire au siècle passé. Ainsi l’auteur ne peut s’empêcher de faire montre de sa superbe en faisant de nombreuses références (Byron, Balzac, la mythologie grecque…) , distillant une atmosphère fanée à son histoire. Ce qui peut apparaître comme un « tic » nerveux et gênant les premières pages, se révèle être une bonne car au fil des pages on comprend le poids qu’il donne à la prédestination.
En effet, la mise en place du drame prend les deux tiers du livre et se développe autour du récit franc du héros, il libère ainsi sa conscience, s’apprête à se racheter une conduite, mais plus le temps passe, plus les éléments s’en mêlent (un parallèle courant que celui-ci, mais fort bien mené ici), plus la situation se complexifie, plus il est obligé de mentir… avant tout à lui-même… et ainsi redevenir ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un jouet du destin. Une destinée plus grande, plus mystérieuse, plus puissante que les protagonistes puisqu’ils sont victimes de leurs propres sentiments, de leurs passions.
Gageons qu’avec l’accélération (toute relative) des événements dans la dernière partie, le tout prend une tournure plus tragique et plus cruellement triste et inexorable. Et si je déplorais il y a peu l’aspect « mélo » du premier roman de Jim Fergus, il est certain qu’une vu superficielle de cette vieille maîtresse, pourrait laisser croire à une forme de sensiblerie… il n’en est rien… ne serait ce que par l’utilisation d’une femme tentatrice et « possédée » par l’auteur, un personnage si fort, si chamboulant qu’il ne peut laisser personne indifférent.
Un classique qui vous fais vous repliez sur le lourd canapé de votre conscience, pour un moment de suffocation en apesanteur et de satisfaction, ce n’est certes jamais évident à soutenir une âme qui souffre… mais c’est toujours apaisant que ça ne soit pas le votre.

Publicités