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Tâche ardue parfois que de rendre compte d’un livre qui vous convient « à moitié ».
Avec ce premier roman, Jim Fergus a connu un certain succès et l’on peut dire que de bien des manières, ce dernier est mérité. Ne serait-ce que parce qu’il place la société américaine contemporaine face à ses paradoxes et à son passé le plus honteux, le plus ouvertement cruel et ignoble.
Le parti pris de départ de l’auteur est celui d’un homme avisé, d’un homme d’expérience. Il sait ce qu’il faut pour faire une bonne histoire, il en connait ou sinon en devine les ingrédients. En prime, il suit à la lettre une recette de grand chef à l’attention de fins gourmets et pas juste « un bête plan d’efficacité pour plaire au lecteur ». Nous avons bien affaire ici à une écriture, pesée, calibrée, malaxée, préparée avec conviction et amour.


Fergus a accumulé une documentation conséquente, l’envie de décrire ce que fut l’anéantissement des indiens, la volonté de désacraliser une partie de la conquête de l’ouest, l’idéal de narrer la vie d’un personnage haut en couleurs : little wolf (un chef indien ayant vraiment existé)et le désir farouche de ne pas céder à la facilité.
Nous voici donc à suivre la quête d’un jeune étudiant sur ses origines, puis à lire les carnets intimes de son ancêtre : une femme répudiée qui choisit de se marier à un indien en échange de sa liberté.
Une façon d’enchâsser les enjeux et les récits qui plongent le lecteur dans un tourbillon d’informations et d’émotions.
May, le personnage principal, est donc une femme… ce qui assure l’originalité du point de vue et va permettre au récit de s’attarder sur la transcription à la fois de la découverte d’une culture inconnue, mais également (et surtout) sur un angle d’écriture innovant et prenant. Avec sa vie improbable, son caractère bien trempé, son éducation, son envie de survivre et son ouverture d’esprit, May est à la fois la narratrice et l’héroïne rêvée pour vous compter une histoire dramatique. Parce que des drames, il va y en avoir, et un paquet encore… mais aussi quelques joies (quelques seulement).
C’est par son regard toujours alerte, porté tout autant sur le rendu de ses émotions que sur les mille et un(s ?) détails qui font le charme, l’amertume, la cruauté et la beauté de la découverte de l’autre, que Fergus choisit de nous amener en voyage, et quel voyage…
Les amateurs de conquête de l’Ouest seront comblés, les amoureux de fresques mêlant l’épique et l’historique seront aux anges, c’est vraiment une histoire du coin du feu, plus qu’un roman de plage, que nous procure l’auteur. Un récit palpitant et novateur à la fois qui rend justice aux indiens. Non pas pour la beauté du geste (il est toujours facile de prendre le parti de l’opprimé que l’Histoire a désigné après coup) mais parce qu’il sait retranscrire l’apparente simplicité de la vie de ces communautés, les préjugés qui sont les nôtres (encore), les courbures morales, les tracas du quotidien… et, en arrière plan, le cynisme politique et la bêtise guerrière.
Loin d’avoir affaire à un « simple plaidoyer », nous avons ici un tableau de l’ouest sauvage dépeint avec un savoir-faire plaisant, et un réalisme bien senti.

Tout va donc « pour le mieux » dans le meilleur des mondes…. Mais (car il y a toujours un « mais ») proposer un roman aussi ambitieux, se donner les moyens formels de le réussir, prendre autant de précautions dès le début du récit, c’est d’emblée se mettre la majorité des lecteurs dans la poche… c’est lui promettre de lui faire passer un moment agréable. On s’imagine déjà les pieds au bord du gouffre cherchant vainement à contempler l’horizon : le plaisir subtilement masochiste des bonnes lectures.
Et comme avec la plupart des promesses, on se prend à espérer, à voir se déployer une arborescence à la fois fulgurante, sauvage et lente, ménageant son suspens… Et comme avec la plupart des promesses, celle-ci ne sera pas tenue … et (à mon sens) le roman n’évite pas un écueil énorme : c’est un mélo !

Je n’irais pas jusqu’à dire un roman à l’eau de rose ; mais nous n’en sommes pas loin.
Le ton est juste, le roman bien, bien documenté, la situation se tend à l’extrême… toutefois, on ne peut s’empêcher de rester sur notre faim, comme un gamin qui en rentrant de l’école s’aperçoit qu’on lui a volé son goûter… trop attendu…
Les pérégrinations de l’héroïne sont touchantes, elles rythment à merveille le récit.. ; si ce n’est que rapidement, une fois le contexte placé et la majorité des enjeux connus, cela vire à l’inénarrable « histoire d’amour à l’américaine sur fond de guerre » (entre Autant en emporte le vent et Pearl Harbor, choisis ton camp camarade)… ce n’est pas si « bluette » que ça… mais tout de même : entre l’amour du passé, les enfants perdus, l’amour passionnel mais impossible, l’amour/amitié avec un homme juste qu’on ne peut que respecter… l’image du romantisme aventurier se noie dans une galerie de poncifs (ceux-là mêmes que les auteurs des films de l’âge d’or d’Hollywood avaient si bien su manier).
Si bien des personnages ont du mal à exister dans ce récit, on comprend très rapidement que cela est dû au fait que la narratrice écrit à la première personne et de fait semble parfois faire preuve (et c’est bien normal) d’une subjectivité un peu trop marquée, et l’on « pardonne »… la frustration fait parti du jeu (reste tout de même que les femmes blanches du récit sont, par bien des aspects, très caricaturales).
Les situations semblent vouloir rendre compte à la fois de la marche implacable de l’Histoire et du mode de vie des indiens, l’amour et la passion sont les catalyseurs de cette histoire et l’auteur a du mal à ne pas en faire autre chose que des nœuds mélodramatiques très (trop) appuyés. De fait, autant la situation du camp indien nous apparaît comme nouvelle, dépaysante, instructive, palpitante… autant il est presque navrant d’afficher autant d’images d’Epinal en ce qui concerne les sentiments. (Je plaque tout pour un amour interdit, je décide de l’oublier, je t’aime mon amour mais notre amour est impossible, j’apprends à t’aimer autant pour ce que tu es que pour le respect que tu me portes…)

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