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Voici l’histoire de Frank Lloyd Wright le plus grand architecte du monde (c’est pas moi qui le dis c’est lui) vu par les femmes qui ont partagé sa vie.

Dit comme ça on pourrait s’attendre à une biographie et non à un roman. Ce qui va faire le sel et l’intérêt de ce livre, réside donc dans le traitement choisit par l’auteur (un auteur culte pour son public, assez connu et très productif).

Je ne voulais pas lire ce livre, je voulais découvrir cet auteur mais pas avec ce bouquin, dont le point de départ ne me plaisait pas plus que ça. J’adore Lloyd Wright (sa maison sur une cascade est une vraie merveille) mais j’avoue que le point de départ me laissait de marbre. Mais n’est ce pas une bonne manière de voir si un artiste va vous plaire, que de se plonger dans la partie de son œuvre qui vous ragoûte le moins ?

Boyle prend le parti d’un récit à rebours, de donner de l’importance aux années les plus tumultueuses, les plus pauvres de l’architecte afin de remonter à la cause première de ses changements. Cela on le découvre au fur et à mesure des pages, des pages que lit moins qu’on ne retirer les couches protectrices d’un être protéiforme.
Plutôt que de gloser des heures sur ses réalisations, sur l’impact qu’il eut sur la société, sur ses choix, sur ses multiples entourloupes, mensonges et trahisons… Boyle dresse le portrait de femmes envoûtées par un être complexe. Paradoxalement si ces femmes succombent au charme fou d’un génie de son temps, montrant par là une certaine faiblesse… elles gagnent aussitôt en caractère. Si Lloyd les fascine, jusqu’à l’hypnotisme, il leur permet également de s’affranchir des codes de l’époque.
Et nous parlons d’une époque (le plus souvent les années 1930) où l’Amérique est encore raciste, puritaine, attachée aussi bien à ce qu’elle croît être des valeurs européennes et aux soubresauts de sa propre symbolique. C’est une période de changements, une période à la morale douteuse, sentiment qui transpire dans nombre de pages de l’ouvrage. A travers les procès et les esclandres publics, les revirements de la presse et des voisins, on ne peut qu’être hallucinés devant une Amérique possédant déjà en germe les travers qui vont la ronger après guerre. Qui peut incarner mieux que Lloyd ces passions tourmentées ? Un être public, revendiquant avec morgue ses principes, ses choix, assumant certains actes pour mieux fuir devant l’adversité, mettant au point des arnaques financières pour construire un refuge toujours plus ostentatoire… voilà quelqu’un apte à vous déroutez. Figure à la fois tutélaire et repoussante, l’architecte va attirer à lui des créatures jeunes, belles, fascinantes, au fichu caractères et à l’amour dévastateur.
Au fil des chapitres, on traverse le pays, les préjugés, plongé au cœur d’une vie tumultueuse. Une longue fuite en avant, pour surtout ne jamais laisser le temps à la vérité de reprendre son souffle.

S’appuyant sur des portraits psychologiques plus vrais que nature, Boyle propose non pas une épopée flamboyante ou matière à un biopic hollywoodien, mais une ballade au creux des méandres labyrinthiques de personnages se consumant (plus ou moins lentement) de l’intérieur.
De fait, l’action n’est pas prépondérante, elle n’est jamais décisive, le prise de décision est soudaine, les conséquences réfutées et toujours l’auteur s’attache à rendre compte de l’impact comportemental sur les personnages. On se croirait presque dans les fresques de sarah waters, ou dans l’approche de Virginia Woolf, sans céder à la tentation du nouveau roman. Il faut donc s’attendre à une lecture de roman façon « old school ». j’entends par là que si l’auteur a fait des recherches, des études de personnages, un plan narratif, qu’il poursuit un but sans jamais délaisser l’importance de la narration. Il n’y a pas d’intrigues, rien pour vous faire tourner les pages le plus vite possible ou de longs et fastidieux passages d’érudition gratuite… c’est un descriptif soigné, neutre jusqu’au cynisme de personnages un peu cinglés au milieu d’une époque un peu cinglée elle-aussi (et souvent méconnue).
Bien évidemment, tout se noue autour d’un drame… mais je ne peux vous en dire plus.

Concernant les Femmes en elles mêmes… si elles s’enroulent toutes autour de la figure paternelle et infantile de Lloyd Wright, Boyle parvient à ne jamais généraliser son point de vu, à ne jamais en faire des caricatures. La féminité qui en ressort est aussi désarmante qu’alarmante… un ressenti purement masculin, qui s’assume… j’avais craint à un sempiternel « l’écrivain tentant de comprendre LA femme » et l’auteur ne tend jamais vers cela.

Ainsi chacune semble se faire happer par son amant (petit, beaucoup plus vieux, acariâtre, monomaniaque, menteur, manipulateur, despotique, paternaliste, lâche… et terriblement touchant car planant d’un monde de génie et de beauté)… leur corps semblant littéralement se vider au contact de cet être d’exception, n’en reste plus que (ou presque) la substance cognitive : la dévotion qui se transforme en figure maternelle de sa dernière épouse, la folie de l’avant dernière pour finir par celle qui fut l’amour de sa vie… (mais pas sa première épouse ^^)… autant de portraits complexes, merveilleusement rendus.

Sans être palpitant, ce roman s’impose au fil des pages par son traitement temporel maîtrisé stimulant la curiosité, des personnages haut en couleurs, un contexte social omniprésent qui fait mijoter le lecteur dans une atmosphère glauque… et par un sens de l’écriture singulièrement prenant.

Singulièrement prenant, parce que reposant sur une alternance de figures assez risquée mais payante. Une touche de connaissance, une lampée de psychologie, un zest de considération social, une pincée d’humour, du recul… et le tout tenant grâce à la gélatine (bio du hagar hagar) d’un réalisme terrien. De fait, cet amoncellement ne nous appâte pas vraiment, il ne s’agit pas d’une splendeur littéraire (même s’il y a de beaux passages) mais d’un piège qui lentement se referme et fait que l’on prend le temps de se hâter vers la fin d’un récit captivant.

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