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– Qu’est ce que tu vas nous écrire mon petit ?
– J’avais envie d’un western initiatique.
– Sérieusement : un western initiatique ? tu crois pas que c’est un désuet comme « genre » les chevaux, les éperons, les bottes, les grandes plaines arides et la masculinité qui transpire par tous les pores ? et puis, est-ce bien raisonnable, parce que tu sais c’est lourd « l’initiatique », Voltaire a considérablement plombé le genre, avec ses étapes obligées, son découpage d’histoire en rondelles symbolico-lourdingue, tu vas faire fuir le lecteur ? !
– Oui, mais je me disais : le Mexique c’est joli
– Euh… tu veux dire que c’est ton point de départ ça : le Mexique c’est joli ?
– Non, y’a les chevaux aussi !

Franchement je n’aime pas les chevaux, le trip « mon petit poney pour mâle en manque d’attributs virils » très peu pour moi. La force racée, la domestication des purs sang, l’éternel mustang qui n’attend que son maître, maître dont les idéaux confinent à la gélatine à force d’être constamment trempée dans des convictions cinématographique…
Je n’ai aucun envie d’être john wayne, je ne m’identifie en rien à ce genre… seul lonesome dove avait su me tirer de ma torpeur de littéraire à la con, pour me bousculer vers l’ouest sauvage, mais c’est parce que justement il parlait d’un monde en déséquilibre, avec des sentiments voués à l’échec (ou alors c’est parce que je ne suis pas bien grand et que l’idée de me hisser sur un canasson à l’aide d’une échelle me gonfle, allez savoir).
Il fallait l’impact de « la route » pour me convaincre de continuer sur ce chemin de broussailles.

Bon, je n’en suis pas encore à m’acheter une selle, mais force est de constater que je vais finir par y croire à leur mythe du rêve américain.
Un roman initiatique, se doit d’évoluer dans la sphère du canon d’écriture. Il est difficile de passer outre les deux trois obligations qui fondent le genre. McCarthy le sait et loin de faire semblant de les ignorer, il les attrapent à bras le corps. Alors oui, on a le droit au découpage « par épreuve ». un peu à la manière des chevaliers de Chrétien de Troyes qui se doivent d’accepter leur quête, passer le pont, tuer un ou deux méchants, sauver un village poru finalement sauver la princesse (jamais, on ne dit ce que l’on doit faire de la princesse une fois qu’on la sauvée, on l’épouse par acquis de conscience, mais moi je subodore que c’est surtout parce qu’on sait pas quoi en foutre de la princesse).
Ainsi, il n’y a pas de chapitres, mais des parties : le départ, la découverte et les premiers déboires ; la découverte de l’amour, la rudesse du monde et la notion de destin, la fin (avec en prime un juge, histoire de bien appuyer sur l’idée de justice afin de poursuivre la réflexion entamée avec le destin). Vous aurez droit à la totale, l’amitié virile, le maître bienveillant, les villageois accueillants, les travailleurs rudes à la tâche, les méchants policiers, la fille de vos rêves, les premiers émois sous les draps… et des chevaux en pagaille.
Quel est donc l’intérêt d’un tel programme, prévu à l’avance, presque aussi niais qu’un épisode de joséphine ange gardien ?
Déjà dans le partis pris.
L’aube des années 50 pour conter un western c’est pas banal, le Mexique comme cadre d’une histoire c’est tout aussi étrange (et fort et de constater que ça marche du tonnerre), des chevaux plus important que les hommes faut le tenir sur plus de 300 pages (l’idée est sympa en terme de traitement, mais faire que cela soit captivant sur autant de lignes, faut avoir une sacrée plume, voir une plume sacrée, de celle qu’il convient d’aller chercher sur le dos du dernier aigle royal géant, vivant sur le pic le plus acéré de la plus haute montagne, le tout à mains nues et à pieds nus, parce que sinon c’est pas drôle… bref un véritable parcours initiatique pour l’écrivain… ha ! merde tout se tient en fait).
Franchement des récits ou des passages initiatiques, la littérature pour adolescent en regorge, le genre fantastique à du mal à s’en dépétrer. Et rare sont les auteurs qui parviennent à l’instar d’un Voltaire ou d’un Tolkien à saisir dans leur œuvre le monde qui les entourent et à créer plus qu’un récit : une véritable parabole (pour ceux qui doutent sur Tolkien, la volonté de saroumane de détruire les arbres pour construire une véritable usine à méchant est à mettre en lien direct avec l’industrialisation de la campagne anglaise à la même époque). Il faut de la force, de la conviction, du talent et des heures de boulots pour parvenir à un résultat ne faisant pas que brosser le lecteur dans le sens de ses attentes et parvenir à produire un récit de qualité. C’est du l’ordre du quitte ou double.

L’auteur ici, va se reposer sur son sens du rythme, alternant phrase descriptives à rallonge (jusqu’au 12 lignes sans une virgule pour reprendre son souffle et se retrouver plonger la tête dans le paysage jusqu’au plus soif, jusqu’à ce que l’image s’impose à vous comme faisant partir de vos propres souvenirs) il sature ainsi la capacité de représentation du lecteur, comme autant de signaux que le héros ne parvient pas à saisir, qu’il ne peut que subir et constater ; avec des phrases courtes, fortes, choquantes parfois, imposant alors de la rapidité, de l’urgence au récit. S’en dégage un souffle narratif étonnant, à la fois trapu, condensé, toute en force, en puissance ; mais qui se révèle (étonnamment) sur la longueur, qui déploie ses enjeux au fil des pages, comme l’on découvre l’horizon. Il y a des passages de toute beauté, une beauté rocheuse, picturale, tendant à la contemplation pure, assurant le dépaysement (il est étonnant de constater que l’on est proche d’une écriture à l’européenne et que les personnages vont souvent référence à leurs racines européennes et à leur désir d’y « retourner »). Ainsi que des passages beaucoup plus âpres, que l’on dévore comme on mâche une poignée de sable, sans pouvoir réellement la déglutir.
Rien qu’avec ça, il y a de quoi faire taire les plus rétifs, un telle maîtrise de l’écriture ne nécessite pas en soit d’une bonne histoire, un cadre aussi formaté que le récit initiatique lui convient très bien. Sauf que le talent « pur » ça confine tout de même aux puanteurs de l’exposition d’organes génitaux en place publique : c’est obscène, et le spectateur (contraint) n’a pas forcément suffisamment d’alcool dans le sang pour apprécier le spectacle.
Il fallait donc autre chose.
Et des « choses » l’auteur en a plein son carquois.
Déjà un effet amusant et efficace : on parle peu de « la fille aimée », elle n’est quasiment pas décrite, elle parle peu, elle n’existe que physiquement (ou presque) ce qui lui donne une aura particulière (l’amour impalpable, les féminités enchanteresse tout ça) mais surtout elle est de fait moins importante que les chevaux… qui sont la véritable quête du héros. Cela crée un décalage d’avec nos habitudes de lecteur empiffré à la sous littérature, sans que pour autant l’image de l’amour ne vienne à en pâtir. Il en va de même pour « l’amitié virile » qui jamais ne s’égare dans « la scène clef par laquelle les protagonistes vont prouver leur indéfectible lien », mais qui se dévide par petites touches, comme autant de nœud sur une corde, ce n’est pas nécessaire pour grimper… mais on avouera que c’est tout de me^me vachement utile (oui, j’ose le « vachement » pour un livre de cow boy, vous admettrez que c’est de mise). Idem le « vieux maître » paternaliste, figure tutélaire du genre est quasi absent (et c’est son laisser aller, son laisser faire qui va permettre de mesurer l’ampleur du personnage), cède la place à une vieille fille mutilée et aigrie… dont le monologue « final » est l’une des pierres angulaires du récit. Sur une dizaine de pages, on comprend que s’entremêlent (et se nouent) des enjeux familiaux, sentimentaux, d’honneur, historiques, dramatique… tournant autour de la notion de destin. Un thème récurrent dans le genre, mais que mcCarthy parvient ici à ancrer du fait d’une approche originale (la politique du Mexique dans les années 1920-1950 on va pas dire que c’est une thématique rabâchée  ) et d’une connaissance précise.

Ce jeu sur les figures attendues et sur leur traitement (l’exemple le plus fort restant la culpabilité mais en parler reviendrait à dévoiler trop de moments de l’intrigue… mais on peut remarquer que lors de la première rencontre entre le jeune héros et cette vieille femme, ils firent des parties d’échecs, annonçant la complexité de leur relation, leur respect mutuel, le jeu de dupe qui se jouait entre eux et,donc, l’idée de destinée… fortement liée à l’Europe, ce qui renforce la cohérence de l’ensemble) tient en haleine le lecteur, laissant de facto toute la place aux scènes « sauvages » mettant en avant les grands espaces, les chevaux, le travail de cow boy et le code d’honneur qui va avec… ce qui permet à une véritable poésie d’émergée.

Un roman sublime, porté par un écrivain talentueux.
Au point que je me garde les deux autres tomes de la trilogie comme un gamin conserve jalousement quelques bonbons pour plus tard.
A ceux qui n’ont pas aimés « la route », si le style est proche, l’histoire n’a rien de comparable.

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