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Il y a des héros qui ont des vies monotones, de « vrais gens » qui, au contraire, semblent toujours avoir une anecdote véridique sur leur vie à sortir d’un chapeau (d’ailleurs, vous le croirez ou pas mais ce chapeau vu confié par houdini …parait même qu’y’en ‘a qui ont des manuscrits qui traînent dans leur famille).
Mais il n’y a rien de pire que les héros, qu’ils soient de papier ou de chair et d’os, survendus. A lire un résumé des grands évènements qui jalonnèrent la vie de Bill Graham on pourrait légitimement penser à l’un de ces nombreux coups de pub éditorial qui font les beaux jours du métier, un moyen comme un autre de se faire du pognon sur un mort. Après tout, qui irait pleurer la mémoire d’un tel personnage ?

Au bout de quelques pages une autre peur nous étreint : et si, finalement, au lieu des fadaises habituelles on se retrouvait avec une biographie indigeste ? Des dizaines de pages à lire les témoignages de la famille de Bill, alors même que celui-ci précise qu’il n’en a pas de souvenir… étrange décalage, d’autant que l’on parle du destin d’une famille juive au moment de la déportation, rien de vraiment rock’n roll. On l’aura compris par le sérieux de sa posture et de sa démarche, ce bouquin s’impose au lecteur, on n’est pas ici pour faire du spectacle, pour faire un show à la gloire d’une idole sous prétexte de publicité facile et de vente assurée, nous sommes ici pour donner la parole à un homme ET à ceux qui l’ont côtoyé, en bien ou en mal, durant les périodes importantes de son existence.
Une question taraude alors le béotien que le lecteur peut être : pourquoi ? pourquoi lui ? pourquoi cet homme et pas un autre ?
La réponse tombe comme le marteau sur l’acier pas encore refroidit : parce qu’il a eu une vie rock’n roll… mais une fois l’acier revenue du bain glacé de la raison, force est de constater que les péripéties de la vie de Bill Graham, son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte furent les conditions nécessaires et logique à ce qui allait suivre… on suit véritablement un destin.


Il faut bien comprendre que le lien fait entre la seconde guerre mondiale et le mouvement hippie est un lien sociologique, même pas social : sociologique. Suite aux affres de la guerre et au consumérisme naissant, la jeune génération en s’appuyant sur la beat génération découvre l’amour libre, les cultures mondiales et la musique électrique… une forme de cause à effet qui « fait sens »… mais il parait difficile pour ne pas dire improbable, qu’un enfant juif d’europe de l’est puisse incarner l’un des fleurons de l’Entertainment rock au USA . Cela crée d’emblée une situation intéressante presque romanesque, on aimerait comprendre comment ce cheminement s’est opérer.
Le point fort de ce livre tient dans la multitude des témoignages, c’est parfois au lecteur de se forger sa propre opinion, de « choisir son camp », d’émettre un jugement… nous ne sommes jamais dans « la vérité biographique ». Le monde du rock des années 60-70 fourmille de tant d’anecdotes et de contrastes qu’en rendre compte objectivement est un travail sans fin, mais cela permet surtout de constamment nuancer le personnage Bill Graham, de ne pas le figer dans l’ambre comme un insecte pour collectionneur passéiste.


Dès lors plusieurs choses sont à retenir :
l’impact de la jeunesse de Bill sur sa vie future, cette façon d’être trimballer de main en main, de culture en culture, de famille en famille… qui l’amèneront à cette labilité comportementale et émotionnelle (il était doué à la fois pour la diplomatie, mais également pour jouer de ses colères…) mais aussi à cette incapacité à ce fixer durablement quelque part. Tel un rêve américain sur patte, Bill semble plus avoir fonder une entreprise qu’une famille, ou du moins il œuvra pour que son entreprise fut une famille (ou l’inverse).
La force de conviction de cet homme qui semblait pourvu d’une énergie immense et d’un caractère hors norme, que ce soit dans sa propension à l’organisation évènementielle ou à sa passion du jeu et de l’investissement. Sur un tarmac, dans une salle de restaurant ou au milieu d’une salle de concert, Bill s’investissait corps et âme, était dévoué à ce qu’il pensait être la voie à suivre. Une façon d’être à part dans le monde du rock alors en plein explosion.


Un regard novateur et réaliste au milieu de l’explosion du rock. Parce que Bill fait parti de ces êtres « terriens » avant tout, le genre qui a les deux pieds coulés dans le béton, qui refuse de se laisser aller, d’abandonner, de reculer d’un pouce… et c’est ce choix de vie iconoclaste qui offre au lecteur un point de vu décalé sur l’été de l’amour. Difficile de ne pas être d’accord avec lui, lorsqu’il exprime des doutes sur le fait de distribuer de la drogue à tout le monde ou sur la validité des concerts gratuits. Ce « capitaliste au grand cœur » se transforme peu à peu en un monstre, une locomotive ne pouvait dérailler dans un monde déglingué, il incarne à la fois le méchant mercantile cherchant se faire de l’argent sur le dos des autres et l’esprit ouvert, libre qui fait tout pour que de jeunes groupes puissent s’exprimer. Comment ne pas en vouloir à cet homme qui flairant un bon filon usera de nombreux stratagèmes pour se mettre du pognon dans les poches sur le dos de l’idéologie hippie, comment ne pas aimer cet homme qui voulait assurer la sécurité des spectateurs et des vedettes autant que leur bien être ?


Par son regard les années 60 ne sont plus si grandiloquentes, si exagérément utopiques et ça fait du bien. Les idoles se fanent , la réalité crue des artistes prend le dessus sur les posters et les microsillons… alors même que Bill érige des temples à la démesure de leurs talents. Une plongée en apnée dans ce que l’on croit un être un aquarium multicolore de passionné attentif et qui se révèle possédée des fosses abyssales remplies de requins. Le rock c’est aussi ça… surtout ça, dirons certains.


Et puis c’est surtout l’occasion de percevoir la transformation d’une musique en un business, de se rendre compte à quel point la philosophie du « toujours plus » à mise à bas l’art lui-même, de comment des arrangements au coin de rue ou dans un bureau mité, se sont transformés en une tambouille indescriptibles d’accords et de management. Avec son sens des affaires, ses hurlements, son amour de la musique et des musiciens Bill fut de toutes les aventures… accompagnant Hendrix boire une bière ou subissant les stones, led zep, CSN&Y et leurs caprices en concert ou en tournée… il désacralise les héros d’antan, les descends de leur postérité pour laisser place à la musique et à la désillusion.

Constat amer mais nécessaire lecture que celle de ce livre au combien génial et envoutant. Sur prêt de 800 pages on prend un chemin sans compromis pour explorer une trentaine d’années de l’histoire du rock, de quoi rigoler tout seul (sisi), halluciner devant la roublardise du personnage et aller s’acheter un coupe boulon pour détruire nos statues personnelles, celles que nous avions patiemment dressées au fil des années… mais si ! Vous savez, comme gamin vous aviez des frissons sur telle ou telle musique avec tel ou tel groupe, plus tard devant la masse d’informations horribles sur nos idoles nous préférions regarder ailleurs et dire « oui, mais tout de même quel talent ».


En plus, ce qui ne gâche rien,même s’il est difficile de faire la part des choses entre témoignage direct et réécriture par le co-auteur du bouquin, on ne peut que louer les talents de conteur (et de menteur) de Bill qui ne cesse de faire ce qu’il a le mieux faire tout sa vie : se mettre en scène.

on notera que s’il était plus « vieux » que la plupart des hippies de l’époque à ses débuts ce qui lui donnait un statut particulier, s’il avait également un certain sens des réalités économiques.. Bill était aussi un être complexe et fragile… ceci expliquant sans doute sa capacité à « comprendre » cette génération.

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