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Ce qu’il y a de décourageant dans les cauchemars, c’est qu’on ne peut rien faire pour les prévenir. Il ne sert à rien de passer des heures à se gaver d’émissions gentillettes, de dessin animé, de ne plus sortir dans les rues ou de se passer en boucle des chants de baleine… si le marchand de sable a envie de vous foutre sa pelle dans la tronche, rien ne pourra l’en empêcher.
Ce qui est pratique avec ce livre de Tim O’Brien, c’est qu’il vous fait partager les siens de cauchemars, et sans rien vous demander en retour. Bon, soyons honnête, pour le peu que vous soyez un peu sensible vous risquez de perdre le sommeil pendant une vingtaine d’années, mais hé ! ce n’est rien d’autre que le prix à payer pour un bon bouquin. 20 ans ce n’est pas cher payé pour 250 pages de mauvais rêves empaquetés avec amour.

Dit comme ça on pourrait croire que l’auteur écrit pour faire sa catharsis, qu’il balance pêle mêle sa haine, ses souvenirs, sa merde, sa rancœur, ses hontes, sa méchanceté, sa naïveté au travers des pages comme on tend les mains pour l’absolution, une fois qu’on a plus rien il nous reste toujours à attendre le pardon des autres. Il y a un peu de ça, dans ce recueil de mémoires, de ce fatras indigent qui fait que pénétrer dans les souvenirs d’un autre à toujours quelque chose de malsain.
D’emblée, dès les premières pages à détailler le bardas du soldat américain embarqué dans la guerre du Vietnam, on comprend que la vérité toute crue se tient devant nous et que si on refuse de la voir on finira par se cogner dedans. Tim O’Brien n’est pas un bon écrivain de guerre parce qu’il l’a vécue, il est un foutu bon écrivain de guerre parce qu’il partage la seule chose véritablement partageable dans ce contexte : l’horreur.

Bien sûr l’horreur de la guerre, on vous la montrait et on vous la montre encore chaque jour à la télé, déjà parce qu’elle fait vendre et puis parce qu’elle a le bon goût de charrier avec elle un lot de bon sentiment à peu de frais. Tandis que les uns s’extasient devant le réalisme des têtes qui s’arrachent des corps, des mutilations « plus vraies que nature », les autres écrasent une larme de bonne foi devant l’ignominie des hommes, devant la folie qu’est la guerre. Le combat par sa violence ou l’incompréhension qu’il engendre, reste l’axe de réflexion de la guerre. Si quelques œuvres (le désert des tartares, le rivage des syrtes ou la ligne rouge) parviennent à saisir « autre chose » de la guerre, elles sont encore trop peu nombreuses pour passer outre l’utilisation primaire et lacrymale qui est fait de cette dernière.

L’horreur, la vraie, elle se camoufle dans les détails, dans ce qu’on n’ose pas dire, dans ces échantillons de vie qui nous remontent à la surface de nos vies comme des bulles d’acides, chauffants notre conscience au fer rouge… provoquant des cauchemars. L’horreur, on ne le comprend en tournant les pages de ce livre, c’est de ne pas pouvoir donner sens à tout cela.

En choisissant de donner la parole à de simple trouffions, l’auteur s’écarte des tenants et aboutissants politiques, des décisions militaires, de la chaîne de commandement. Il se refuse même le droit d’user de son expérience pour soutenir un « message ». Il enchaîne les histoires et les anecdotes, sur un proche de celui d’un journal de campagne. Sans forcément respecter la chronologie, sans donner de date, de noms d’opération, de noms à « l’ennemi », sans donner de justification autre que le chagrin, la colère et la frustration aux actes les plus durs, les plus absurdes et les plus cruels.

A propos du courage… nous apprend que le courage est avant tout une histoire de peur et d’illusion. Quels que soient les actes commis, les rationalisations qui se cachent derrières, les rires gras et bruyants la mort, les médailles récoltés c’est toujours, un jour ou l’autre, une histoire de cauchemars dans la nuit.

Un style concis, clair, direct qui n’est pas pour autant agressif, qui reste dans une forme de rectitude de maintient quasi journalistique, ce qui lui autorise une forme de froideur. Les années ont passé, O’Brien ne cherche pas à revivre les événements mais à les partager. Et c’est là que le livre prend toute son importance. Du partage de témoin de guerre, malheureusement, on en déborde. Sur toutes les guerres récentes, malgré les caméras, les journaux tv, les spécialistes de tout bords.. ; rien ne semble pouvoir remplacer la parole des hommes et des femmes revenant du terrain, le « témoin » possède encore et toujours cette aura privilégier. Qu’il vienne témoigner en direct, qu’il aille dans des classes, face des conférences, soit du talent de Semprun ou Lévi ou non.. . il reste cette borne enflammée sur le bord de la route, le panneau danger qui nous dit « vous saviez, vous avez fait la guerre et pourtant vous saviez ».
O’Brien parvient, non pas à dépasser cela (dépasser Semprun semble difficile), mais choisir de s’interroger sur la notion de sens.
On aimerait, tous autant que nous sommes, calés dans nos fauteuils, que les témoins, ceux qui nous arrachent des larmes, suffisent que leur démarche Histoire fasse sens. Sauf que voilà, leur démarche est bien souvent noyée dans le maelström incongru et inhumain du devoir de mémoire. Entendons-nous bien, le devoir de mémoire est capital, mais difficile de ne pas s’alarmer devant les partis pris que la mémoire des manuels scolaires nous impose parfois (Pol pot ? c’est qui ça Pol pot ?). De fait, sans date, sans contexte, sans raison d’être là , sans héroïsme , sans gloire les soldats d’O’Brien deviennent les soldats de toutes les guerres, sans pouvoir être récupérés par le sens de l’Histoire. Car l’auteur l’affirme : il nous ment.
Moment étrange que celui de cet aveu. Un auteur de récit de guerre , qui fut sur le terrain, explique qu’il ment, que tout ce qui fait son crédit, n’est rien d’autre que du vent. Et puis on s’interroge, on se dit que le sens de l’Histoire (des décisions, des stratégies, des « grands hommes », des manuels scolaires…) n’est pas le sens des histoires que l’on croit. Retenir une date, ce n’est pas vivre un événement. Pour que le lecteur vous croie, il faut lui raconter des histoires. Pas nécessairement des histoires qu’il a envie de lire, mais des histoires qui paraissent crédible… si elles paraissent crédible, alors elles deviennent vraies…. Et, ainsi, les émotions sont partagées, dans ce qu’elles ont de plus cruelles… puisqu’elles vous font faire des cauchemars.

Un livre, un recueil qui ne plairait sans doute pas à la majorité car il ne possède pas ce « petit plus » qui fait le bonheur des vendeurs du temple : l’écriture cinématographique. Difficile d’en racheter les droits pour pouvoir aisément faire de l’argent… comme il est difficile, parfois d’aller se coucher sans boule au ventre.

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