Tags

, , , ,

Après l’écrit de madame Dufour, nous voici repartis sur les routes de France et de Navarre à la recherche de leurs, notre Histoire. Cette fois le chemin se fera en compagnie de François Reynaert l’auteur d’un livre de vulgarisation dont le propos est de mettre à jour le lien mémoriel que nous entretenons avec notre passé.

 

J’aurais pu m’attarder sur des auteurs plus vendeurs, bankable, des qui passent plus à la tv ou ce genre de choses, d’une part parce que je me suis attardé à lire pas mal de ces ouvrages récemment, d’autres part parce qu’il aurait été intéressant de jouer au mécanicien avec eux tant ils sont remplis de raccourcis et d’idioties. En effet, le « roman français » du XIXième semble vouloir renaître sous les plumes de nombreux « écrivains de l’histoire ». Ma vision personnelle de l’Histoire m’incite à lire des œuvres de vulgarisation, dont le rôle est de me donner envie de lire des écrits plus précis, secs et rigoureux. De fait me taper des centaines de pages de faits divers, d’anecdotes glorifiés, de politique déguisée m’a plutôt envie de les écarter de ma bibliothèque (ce qui ne m’était pas arrivé depuis Angot, ce qui ne nous rajeunit pas).

Reynaert propose bel et bien un ouvrage de vulgarisation, une relecture chronologique de l’histoire de France, depuis les Gaulois jusqu’au XXième siècle. L’ouvrage est épais (700 pages en poche) vu l’ampleur du projet et peut paraître un peu indigeste à qui n’a pas l’habitude de lire quotidiennement.  En premier lieu il est bon de souligner la qualité d’écriture de l’auteur. Ce dernier est parvenu  à maintenir un niveau d’exigence tout au long de l’ouvrage.  On pourrait lui reprocher l’aspect journalistique de cette approche, une forme de neutralité bienveillante, presque plus à l’écoute du lecteur et de ses attentes qu’aux siennes ; reste que cela permet la lisibilité, la critique et évite les prétentions littéraires.

Du point de vu formel, cet ouvrage rempli donc le contrat de la vulgarisation. Il est accessible, ne tombant jamais dans l’utilisation intempestive d’un vocabulaire spécifique. En s’interdisant le « je », le champ lexical historique, Reynaert semble chercher à cacher toute notion d’identité, d’identification. Procédé qui, l’air de rien, va à l’opposer d’une certaine idée que l’on se fait de l’Histoire, celle du récit, de l’anecdote, du drame, de la scénarisation. Beaucoup d’entre-nous se souviennent des frises de l’avance, des leçons de primaire faîtes autant de connaissance que d’imaginaire, cette part d’enfance semblant toujours aller à l’encontre d’une « normalité historique » plus aride que l’on rencontre dès l’adolescence. Dès lors la tentation du romanesque, de la dramaturgie surgit vite des halliers pour s’engouffrer dans la plaine de la reconnaissance médiatique. Si l’on peut trouver le titre racoleur, le projet ambitieux, le propos politique sous-jacent mal venu, le style reste d’une sobriété exemplaire tout au long de ces plus de 2 000 ans d’Histoire.

Ensuite, que reste t il de l’Histoire dans ce livre ? L’auteur est-il sérieux, intransigeant, détaillé ? Autant de charges qui lui incombe pour non pas paraître sérieux, mais être crédible. Ecrire un florilège d’anecdotes à la sauce télévisuelle pour faire bien dans les repas mondains, ça existe déjà, Ecrire une somme sous un axe drôle ça existe également. Il lui faut donc parvenir à un équilibre, à une justesse, entre un style invitant à la lecture et un fond scientifique de poids. Là encore peu de critiques à formuler, on peut souffler, le savoir est au rendez-vous. Nous n’avons pas affaire à une grande page encyclopédique balayant tout sur son passage, mais bien à une proposition de lecture, moderne, dynamique, qui ne cesse de replacer les choses dans leur contexte, de casser la chronologie pour directement s’attarder sur les conséquences d’un acte ou encore repartir en arrière pour expliciter le point de vue du personnage dont il est question. Cela a pour effet de toujours permettre un survol des événements, de comprendre et concevoir leur imbrication. Parvenir à ce résultat nécessite un travail complexe et acharné. Le gros bémol pour moi est de ne pas avoir trouvé de bibliographie à la fin de l’ouvrage. Si chaque chapitre est l’occasion d’une somme de dates importantes en bas de pages et si l’auteur cite quelques ouvrages d’importances (pour lui) là encore en bas de pages, je trouve que le procédé va à l’encontre de la curiosité légitime du lecteur. Le propos n’est pas de vérifier les sources (quoi que) mais de pouvoir avoir accès aisément à des informations pratiques. En ce sens l’approche de Dufour me parait plus en adéquation avec une volonté de vulgarisation. Reynaert donne l’impression d’avoir déjà lu à notre place les «mauvais livres » et n’avoir pas eu le temps de recopier entièrement les bons, tout juste prend t’il le temps de nous en jeter quelques uns en pâture.

Voici donc un bel ouvrage. Vous aurez compris qu’il ne remplit pas vraiment son contrat, sa promesse d’en finir avec les fadaises, car le propos de l’auteur n’est pas de critiquer directement (indirectement oui) telle ou telle école d’historiens, la façon d’enseigner cette science, les enjeux de cet enseignement ou même les programmes scolaires. Son propos est donc de combattre ce que nous croyons être la vérité historique, nos repères mais aussi la fresque de ce qui fonde notre civilisation, les mythes sur lesquels nous faisons reposer nos certitudes. Par ce prisme, la lecture se fait plus plaisante et intéressante. En revanche, si l’on cherche une attitude belliqueuse, controversée, une lutte contre les clichés pour attaquer leurs utilisations contemporaines, on risque d’être déçu.

Reste, que l’auteur n’est pas non plus une entité, l’incarnation de la neutralité. Que Reynaert n’assume pas son poids dans la balance est la chose qui m’a le plus dérangée dans ce livre. J’ai pris des notes, toutes les 10-20 pages environ sur les incursions (discrètes) des thèses de l’auteur dans son ouvrage, de la façon dont il influe sur son constat. Mon premier réflexe fut de les lister dans une chronique non pas assassine mais préventive, et puis : à quoi bon ?

Chaque lecteur parcourant ce volume s’il n’est pas capable de percevoir les convictions politiques de l’auteur ne s’en trouvera pas plus mal, s’il en est capable cela stimulera sans doute sa curiosité.

Toutefois, peut être par pur esprit de polémique, je tiens à signifier le « moment voltairien ».  Tout au long du livre l’auteur ne cesse de nous rappeler à quel point le nationalisme ne se fonde sur rien d’autres que des créations contemporaines et politiques, combien il est nécessaire de relire l’Histoire avec des pincettes et un contexte. C’est notamment le cas pour Voltaire. Et là j’avoue avoir fait plus qu’esquisser un sourire.  Déjà les considérations littéraires sur le XVII ième furent croquignoles dans leur genre ; mais cet instant nous offre aussi une certaine clarté car l’auteur y expose le fait que l’Histoire est une question de politique.  Reste ce cher Voltaire, personnage sur lequel le savoir faire journalistique est le plus visible, pour lequel il faut raison garder lorsqu’il s’agit de parler de son antisémitisme. Car voyez-vous cette accusation est le fait d’une propagande catholique nationaliste qui date d’à peine un siècle, puisque l’antisémitisme actuel n’est pas celui de Voltaire. Déjà cela se questionne, mais quand quelques lignes plus loin Reynaert nous apprend que les notions voltairiennes (tolérance, ironie)  elles ont su traverser les époques sont êtres altérées et aujourd’hui encore nous sauves la mise face à l’adversité. Deux poids deux mesures donc. Ce qui est embêtant c’est que l’on ressent la fibre pro-européenne et sociale libérale de l’auteur, mais qu’il use de techniques journalistiques pour les camoufler ci et là, plutôt que de les assumer.

Je conseillerai, encore une fois la lecture de l’ouvrage de madame Dufour avant cet ouvrage, puis en fonction de vos envies d’aller piocher les références là où elles se trouvent.

About these ads